Vol. 76, Nº 3Reportages

Un cadet en uniforme escalade une clôture.

L’évolution tranquille

Les recrues prisent autant la tradition que la modernité

On pousse les cadets aux limites de leur capacité physique Crédit : Chrystal Normand, RCMP

Par

Jour 5 à la Division Dépôt, l'École de la GRC à Regina, en Saskatchewan. Le cap. Paul Cutler, un des deux formateurs de la Troupe 1, est debout au fond de la salle et s'adresse à ses 31 cadets.

Il leur demande de baisser les yeux sur la chemise de leur uniforme, celle qu'ils portent pour la première fois aujourd'hui, celle dont ils ne cessent d'ajuster les moindres détails depuis le matin.

Il leur demande pourquoi leur chemise est grise, quand tant d'autres corps policiers ont opté pour le bleu, le noir ou le blanc. Il leur propose une réponse : elle leur rappellera, au long de leur carrière, une réalité de la carrière du policier.

« Dans notre travail, rien n'est tout à fait blanc ni tout à fait noir, on est à peu près toujours en zone grise, leur explique-t-il. Quand on vous demandera une réponse tranchée, jetez un œil à votre chemise pour vous le rappeler. »

Mouvements de société

Le Canada a beaucoup changé depuis la création de la Police à cheval du Nord-Ouest, en 1873. Devant des questions d'identité et d'orientation sexuelle, de culture et de religion, on ne peut pas faire abstraction d'un contexte plus large.

Quelques données

  • Un total de 492 cadets étaient inscrits à la Division Dépôt pour l'exercice 2013-2014.
  • De ce chiffre, 33 p. 100 étaient des femmes.
  • Selon le Centre canadien de la statistique juridique, le nombre de femmes en uniforme au Canada a continué d'augmenter en 2013, pour une troisième année consécutive.
  • Les inscriptions en 2013-2014 comprenaient 6 p. 100 d'Autochtones.
  • Un total de 18 p. 100 des cadets se sont déclarés comme appartenant à une minorité visible.
  • Dans 60 p. 100 des cas, le niveau de scolarité était supérieur au niveau secondaire (divers certificats et diplômes).
  • L'âge moyen était de 29 ans.

Source : Programme national de recrutement de la GRC et Centre de formation de la Division Dépôt.

Pour mieux s'adapter et mieux refléter la société canadienne, la Gendarmerie doit tirer sa force de l'expérience de vie et des qualités de ceux qui la composent. Les visages au-dessus des uniformes sont de moins en moins uniformes.

La cadette Vanessa Lee, 29 ans, est une recrue de Surrey (C.-B.). La GRC est une deuxième carrière pour cette ex-travailleuse sociale qui a œuvré auprès des jeunes, des réfugiés, des immigrants de récente date et des itinérantes.

« Je me suis toujours vue faire quelque chose pour la collectivité, confie-t-elle. J'ai beaucoup appris de mon expérience en travail social et je veux m'en servir pour le bien de mon pays. »

Des propos qui rappellent ceux du cadet Kurt Butler, 35 ans, dont le père est retraité de la Gendarmerie. M. Butler avoue l'influence que son père a eue dans son choix de carrière et qu'il sait ce qui l'attend — lui qui a fréquenté neuf écoles primaires et secondaires. Mais, il a surtout fait ce choix parce que c'est celui qui lui convenait.

« Je me sens appelé à aider les gens, dit-il. Quand l'immeuble a été évacué, ce sont les policiers qui l'investissent. Je veux être celui qu'on appellera quand on aura vraiment besoin d'aide. »

En toute honnêteté, abordez n'importe quel cadet à la Division Dépôt, tous vous diront qu'ils veulent aider les gens – comme tant d'autres avant eux. Mais aujourd'hui, la Gendarmerie perçoit différemment l'aide que la police peut apporter à la population.

En expliquant les principes de la police communautaire, la cap. Kate Bamber, l'autre formatrice de la Troupe 1, insiste sur la nécessité de faire preuve de souplesse dans le métier.

« Quand l'environnement change, il faut savoir s'y adapter », estime la cap. Bamber.

Ce concept est au cœur de tout ce qu'apprennent les cadets dans leurs six mois de formation intensive. Les formateurs le leur martèlent, le policier travaille dans un contexte dynamique et il doit toujours s'attendre à des revirements.

« Il faut toujours se demander ce qu'on fait de bien, ce qui peut être amélioré et les moyens à prendre pour ce faire. Si on ne s'évalue pas, on ne grandit pas, on n'apprend pas », résume-t-elle.

Une carrière à choisir

La cap. Natasha Szpakowski est la sous-officière responsable du recrutement proactif en Saskatchewan.

Pour elle, qui a déjà travaillé à l'École, le recruteur doit simplement commencer par demander aux gens s'ils ont déjà songé à devenir policiers. Et bien souvent, ils n'y avaient pas pensé.

« Ça m'amuse un peu d'entendre des gens dire "Je suis trop vieux" ou "Je ne suis pas en forme". Je sais, moi, qu'un membre régulier est comme M. Tout-le-monde. J'ai vu des cadets d'à peine 19 ans et d'autres de 62 ans, de toutes les tailles et de toutes les formes. Ils ont tenté leur chance et ont réussi », rappelle-t-elle.

Le cadet Michael Roberts, 23 ans, a toujours voulu être policier. Arrivé au secondaire, voyant qu'il ne deviendrait ni très grand ni très imposant, il s'est fait décourager de son rêve policier par des conseillers en orientation.

Ayant exploré divers métiers qui l'ont tous déçu, il a voulu tenter autre chose. Il remplissait les papiers pour rentrer dans les Forces canadiennes quand il a abouti sur le site de la GRC.

« Je n'y avais pas vraiment songé, explique-t-il. J'imaginais que la GRC attirait dans ses rangs des hommes très virils, musclés et très compétitifs. »

Une surprise l'attendait quand il a rejoint sa troupe parce qu'en moins de deux semaines, ces gens étaient devenus pour lui plus que des confrères de classe.

Le premier jour de la première semaine, la Troupe 1 a subi son premier TAPE (Test d'aptitudes physiques essentielles), épreuve chronométrée qui les pousse à leur limite physique. À tour de rôle, chacun s'exécutait, sous le regard et les encouragements des autres restés en retrait. Tous ont réussi le test dans les temps impartis.

Très vite, les cadets ont compris la force du groupe — les formateurs souhaitent qu'ils s'en rappellent au long de leur carrière, qu'ils verront des partenaires en leurs collègues comme en leurs clients.

Va pour les saines habitudes, mais le travail d'équipe est une nécessité pour les cadets. L'École met à l'épreuve leurs limites physiques et psychologiques. Le surint. Suk Pal, l'agent de formation, dit que c'est à ce lieu que les membres associeront à jamais leurs plus grands défis et leurs plus grandes victoires.

Le cap. Curtis Davis, instructeur de tir, rappelle qu'aux pressions subies au quotidien s'ajoute le fait qu'il faut souvent des années de préparation, pendant lesquelles le cadet n'aura vécu que pour y arriver, et voilà qu'en une seconde, tout cet investissement peut être anéanti.

Pour étayer ses propos, il appelle un à un les cadets de la Troupe 20, qui se préparent à leur évaluation au champ de tir, et leur demande combien de temps ils ont attendu avant d'enfin entrer à la Division Dépôt. Leurs réponses, allant de 18 à 30 mois, sont représentatives, selon lui.

« Ces années d'attente pour venir ici peuvent s'écrouler en 20 minutes de tir, résume-t-il, en parlant de l'épreuve de qualification au tir. C'est leur carrière qui se joue ici. »

Et ce ne sont pas que leurs aptitudes au tir qui peuvent les renvoyer à la maison — de l'organisation de leur espace de vie à leur façon de s'exprimer en classe, tout ce que font les cadets est matière à évaluation. Mais que ce soit le cap. Davis, les autres instructeurs ou le surint. Pal, tous affirment que la GRC ne peut pas ouvrir ses portes à un cadet dont on doute des capacités.

« Ce serait irresponsable d'envoyer sur le terrain, par sympathie ou par bonté, une personne qui n'y serait pas absolument préparée, déclare le surint. Pal. Nous ne rendrions service ainsi ni à la population ni à cette personne, ni à ses collègues de travail. »

Ici, on veut former les meilleurs policiers possibles. Comme le dit la comm. adj. Louise Lafrance, commandante de la Division Dépôt, en remettant son insigne à un cadet au terme de sa formation, elle lui dit qu'elle a suffisamment confiance en lui au point de travailler à ses côtés un jour.

[Des cadets assis dans une pièce capitonnée et un formateur qui tient des menottes.]

Les cadets pratiquent des tactiques de défense policières en prévision de ce qui pourrait les attendre sur le terrain.Crédit : Chrystal Normand, GRC

Changements au programme

La philosophie qui teinte le milieu de l'apprentissage a évolué ces dernières années. Dès le début, on dit aux cadets que les formateurs sont là pour les aider à développer leurs compétences pour qu'ils deviennent d'excellents policiers, et qu'on ne les infantilisera pas en cours de route. Puisque les cadets sont tous des adultes, ils sont traités ainsi.

« Nos formateurs gagnent leur autorité en faisant preuve de respect, alors qu'avant, il me semble, on exigeait des cadets qu'ils respectent l'autorité », avance le surint. Pal.

Oubliez le formateur à l'avant de la classe qui fait la lecture au groupe. De nos jours, il soumet un scénario aux cadets et les invite à imaginer le déroulement de la situation et à expliquer leur raisonnement — pour leur bien personnel et celui de leurs pairs. Les formateurs les plus appréciés sont ceux qui parsèment leurs leçons d'expériences qu'ils ont eux-mêmes vécues sur le terrain.

On fait aussi de plus en plus de place aux simulateurs, par exemple pour la conduite, le tir et le jugement. Grâce à la technologie, le cadet peut apprendre et tester des techniques sans danger et sans craindre d'endommager du matériel ou de se blesser.

Tout ce qu'ils apprennent dans le programme de 24 semaines a une raison d'être. Toutes les leçons et les théories se nourrissent les unes des autres. Et bien qu'on n'ait pas l'intention de leur faire peur, on ne leur cache pas non plus les dures réalités du métier.

Quand ils se sont présentés la première fois au cours de tactiques de défense policières, les cadets de la Troupe 1 ont vu au tableau : « Espérez le mieux, préparez-vous au pire. »

On leur dit qu'ils apprendront beaucoup de leurs erreurs, pour qu'ils s'attendent à en faire, mais à ne pas les répéter. Dans leurs cours de conditionnement physique, on leur dit que ce qui les fatigue aujourd'hui ne devrait pas les fatiguer dans six semaines. On pourrait en dire autant de tout le reste de leur formation à la Division Dépôt.

À sa place

La cadette Rachel Williams, 44 ans, a été policière pendant 13 ans en Angleterre, son pays natal, avant de venir passer des vacances au Canada et de décider d'y rester, avec l'intention de joindre les rangs de la GRC.

Il lui a fallu six ans pour arriver à Regina. Elle a vu sa part d'horreurs dans sa carrière, mais elle a su éviter la déprime en trouvant le juste équilibre entre son travail et sa vie personnelle.

« J'aime ma vie et quand je vois des gens qui ont la vie dure, je n'ai que l'envie de les aider, confie-t-elle. Ce travail n'est pas pour tout le monde. Moi, par exemple, je ne pourrais pas être médecin — je compose avec la tragédie, mais pas avec la maladie. On a tous une vocation, le tout est de la trouver. »

La cadette Deborah Goble, 45 ans, a toujours su que sa place était dans la police. Quand le gouvernement fédéral a fermé le bureau où elle travaillait à Kelowna l'an dernier, elle s'est dit que c'était le temps ou jamais d'essayer de rentrer à la GRC.

La petite Deborah a croisé une policière un jour et a su instantanément que c'est ce qu'elle voulait devenir. Elle a laissé beaucoup derrière pour venir à Regina — un mari et deux enfants de 10 et 11 ans — et si chaque jour apporte son lot de difficultés, il apporte aussi la confirmation qu'elle est là où elle veut être.

« Je crois que la vie commence aux limites de sa zone de confort, explique Mme Goble. Même quand je suis épuisée et que je vois un devoir s'ajouter à tous les autres et que je pense "Vous voulez rire?", je suis tellement heureuse d'être ici. Je n'ai jamais douté de ma décision. »

La Division Dépôt veut se démarquer comme chef de file en formation des policiers et se fixe des normes élevées. La comm. adj. Lafrance croit que former une Tunique rouge n'est pas que former un policier. Forte de son histoire, la Gendarmerie inspire un sentiment de fierté qu'on cherche à faire perdurer pour des années à venir.

Et bien que 29 années se soient écoulées depuis qu'elle y a reçu son diplôme, elle n'a rien perdu du profond respect qu'elle éprouve comme tous les autres envers l'institution qui les a formés — ça ne s'arrête pas quand on n'est plus cadet.

« C'est pour les cadets que nous sommes ici, résume-t-elle. On ressent un profond sentiment de réalisation quand on a contribué à former une Tunique rouge. »

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