Vol. 76, Nº 2Reportages

Armés et dangereux

Petits gangs, mais gros problèmes pour Haïti

Des policiers de l'ONU et des militaires arrêtent plusieurs membres de gangs lors d'une opération au camp pour personnes déplacées de Solino (Port-au-Prince), en Haïti. Crédit : Gend. Carl Bouchereau

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À Port-au-Prince, en Haïti, les gangs de rue peuvent menacer la stabilité de tout le pays.

Les policiers chargés de la surveillance et du contrôle de ces gangs, qui sont pour la plupart petits et éloignés, ont un défi complexe à relever.

Pendant des décennies, des politiciens ont engagé des gangs brandissant machettes et armes à feu pour écraser toute résistance à leur autorité en leur permettant de terroriser le pays en toute impunité. Certains politi-ciens ont toujours recours à cette pratique pour imposer leur volonté.

Le gend. Carl Bouchereau de la GRC a passé une année au sein de la Police des Nations Unies (UNPOL) en Haïti comme agent de renseignements au Joint Mission Analysis Centre (JMAC). Ce groupe intégré de militaires, de policiers et de civils de partout au monde recueille des données afin de produire des renseignements exploitables par les dirigeants de la mission.

« Des politiciens ou des partis politiques embauchent souvent des gangs pour déstabiliser une région, explique le gend. Bouchereau. La population finit par croire qu'elle n'est pas en sécurité. Le gouvernement actuel est en place depuis quelques mois et rien n'a changé, même que la violence s'aggrave. »

Les gangs sont implantés dans les quartiers de la capitale et ils comblent des lacunes au sein de la société, de même que sur le plan des services municipaux et sociaux.

« Ils agissent comme la mafia, affirme Athena Kolbe, candidate à un doctorat à l'Université du Michigan et dont l'étude porte sur les gangs et les groupes armés en Haïti. Ils comblent des besoins sociaux ou matériels de base, notamment en matière de sécurité, mais le prix est élevé. »

« Lorsqu'ils assurent la sécurité, ils ont recours à des méthodes extrajudiciaires, poursuit Mme Kolbe. Ils coupent les mains de ceux qui commettent des vols et tuent ceux qui perpètrent des crimes dans leur quartier. Les peines qu'ils infligent sont beaucoup plus sévères que celles qui seraient imposées si la justice fonctionnait vraiment. »

Armés et dangereux

En tant que chef des camps pour personnes déplacées (CPD) de l'UNPOL à Port-au-Prince, le lieutenant Éric Coulombe, du Service de police de Québec, connaît trop bien les gestes violents commis par ces gangs : extorsion, meurtre, viol, vol, enlèvement et trafic de drogues.

Après le tremblement de terre de 2010, qui a forcé le déplacement d'un million de personnes, un grand nombre de gangs liés à un quartier ont commencé à se partager le territoire.

« Ils sont très difficiles à surveiller et à contrôler parce que la population a très peur de ces criminels et qu'elle hésite à en parler par peur de représailles », déclare le lieut. Coulombe.

Selon lui, la meilleure façon de dé-manteler et de neutraliser ces gangs consiste à créer un réseau d'informateurs pour les infiltrer, une approche adoptée par la JMAC.

« Nous passons beaucoup de temps sur la rue à discuter avec des sources, des membres de gangs et d'autres personnes qui nous informent de ce qui se passe au sein des gangs, de qui a tué qui et pour quelle raison, des enlèvements et de ce qui surviendra dans les jours à venir », explique le lieut. Jacques Lamontagne, un policier de Montréal qui a récemment effectué une mission en Haïti comme chef d'équipe pour la JMAC.

Source du problème

Il ne suffit pas d'arrêter les membres des gangs.

« Certains gangs pourraient avoir des liens avec la Police nationale d'Haïti (PNH), précise le lieut. Lamontagne. Les chefs de gang peuvent tous demander de l'aide à quelqu'un si la police veut les arrêter. Il s'agit d'un réel défi pour la PNH, et pour l'UNPOL, qui tente d'aider la PNH à se débarrasser des gangs. »

Avec l'aide de l'UNPOL, Haïti s'efforce de mettre en place un service de police professionnel.

« Il reste beaucoup de travail à faire, mentionne Mme Kolbe. La corruption est toujours très présente et on constate encore un manque de professionnalisme. Il est possible de faire plus, mais beaucoup de progrès ont été réalisés. »

La meilleure approche à adopter pour régler le problème complexe des gangs consiste d'abord à déterminer pourquoi ils existent.

Adopter une approche énergique pour lutter contre les gangs et envoyer leurs membres en prison ne corrigera pas le manquement dans la société que ces derniers comblent. Mme Kolbe ajoute qu'un autre gang s'empressera de répondre aux besoins.

« On ne peut pas se débarrasser des gangs simplement en les confrontant, poursuit Mme Kolbe. Il faut déterminer qui ils sont, pourquoi ils existent et quelles sont les conditions sociales à l'origine des gangs, parce qu'en ce moment, en Haïti, les gangs comblent des manquements dans la société et sur le plan des services municipaux et sociaux. »

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