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Un policier et deux femmes debout devant un bâtiment transportable arborant une murale colorée.

Un ange gardien

Pour garder contact avec les femmes à risque et améliorer leur sécurité

Le programme We Care, lancé par le gend. Jeff Shannon (à g.), a pour fondement d'aider les femmes à risque de la collectivité à rester en contact et à leur offrir des moyens d'abandonner la vie de la rue. Crédit : Arnold Sylliboy

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Lorsqu'une jeune femme mi'kmaq a été portée disparue durant trois mois dans la Première Nation Eskasoni à l'île du Cap-Breton, la communauté s'attendait au pire.

Après des recherches intensives par la police régionale du Cap-Breton et la GRC, on a retrouvé la jeune femme au Tennessee. Bien qu'elle soit rentrée chez elle à la fin de 2014, elle a disparu de nouveau.

Pour avoir abordé des cas similaires dans les dernières années, le chef du Dét. d'Eskasoni, le s.é.-m. Dan Morrow a jugé qu'il était temps d'agir.

« Assis à mon bureau, je me suis dit que c'était un problème récurrent, précise le s.é.-m. Morrow. Je pensais aux deux homicides non résolus de femmes de ma communauté crie. Je cherchais ce que nous pourrions faire à Eskasoni pour résoudre la situation. »

Le s.é.-m. Morrow a fait appel au gend. Jeff Shannon, un membre ayant de l'expérience dans les cas de femmes disparues ou assassinées en C.-B. En collaboration étroite avec les orga-nismes sociaux locaux, les deux membres ont créé un programme pour soutenir les femmes à risque dans la localité de 4 000 habitants.

L'initiative, intitulée We Care ou Sespete'-lmulek en mi'kmaq, réunit la collectivité, la police et les services sociaux pour enseigner aux femmes ayant un mode de vie à risque, les suivre et leur offrir du counselling.

« Il s'agit de fournir aux femmes les outils qui amélioreront leur sécurité et les aideront à garder contact avec la collectivité, explique le gend. Shannon, affecté au Dét. d'Eskasoni depuis quatre ans. Le programme leur propose une voie pour renoncer à leur mode de vie à risque et, souhaitons-le, prévenir la disparition, voire l'assassinat d'une autre femme. »

L'initiative s'inspire des pratiques exemplaires d'autres projets de la GRC et de projets de police communautaire municipaux, comme le modèle du carrefour de Prince Albert, le projet KARE en Alberta et l'escouade mondaine intégrée de Halifax.

Pour une vie meilleure

Dans la dernière année, le s.é.-m. Morrow et le gend. Shannon ont travaillé avec le conseil de bande et les organismes sociaux locaux pour faire décoller le projet.

« La première étape était de déterminer les personnes les plus à risque dans la collectivité, souligne le gend. Shannon. Lors d'une réunion très efficace avec les partenaires, nous avons jeté les bases du programme. Je n'ai jamais vu des gens des Premières Nations aussi fiers de ce que nous avons accompli alors. »

Peu après la réunion, une femme d'Eskasoni au mode de vie à risque est décédée, ce qui a galvanisé encore davantage la collectivité.

Le gend. Shannon entreprend maintenant de contacter les femmes à risque de la localité afin de recueillir des photos, de noter leurs traits caractéristiques et les coordonnées des plus proches parents — ainsi que de prélever des échantillons d'ADN auprès des femmes consentantes.

Une fois complété, le dossier de chaque femme est scellé et ne sera ouvert que si elle est portée disparue, afin d'aider la police à localiser la personne, le cas échéant, et dans la pire éventualité, de disposer des détails permettant de l'identifier et de permettre à la famille de tourner la page.

La technologie à la rescousse

Un des aspects les plus prometteurs du programme est le recours à la technologie des dispositifs portatifs à écran tactile pour mettre et garder les femmes en contact avec les organismes locaux, comme les services à la famille et le centre d'intervention de crise en santé mentale.

Grâce à une connexion Wi-Fi, les dispositifs offrent accès à tout un éventail d'applications : courriel, messages textes et médias sociaux.

« Nous souhaitons maintenir les femmes en contact avec leur communauté et leurs amis, explique le s.é.-m. Morrow. Si leur sta-tut Facebook révèle qu'elles sont à Montréal, nous avons un point de départ, un moyen de les joindre pour nous assurer qu'elles vont bien et leur offrir nos services. »

La Première Nation d'Eskasoni distribuera les dispositifs à toutes les participantes au programme, et un porte-clés à système de localisation GPS avec bouton de détresse aux femmes à risque.

« Les troubles de santé mentale sont très courants dans ce contexte, et il n'est pas rare que les gens s'écartent et disparaissent, explique le chef d'Eskasoni, Leroy Denny. Nous voulons éviter tout préjudice pour nos filles. Ce programme me satisfait beaucoup, car il aide les femmes à risque. C'est un moyen pour nous de garder contact avec elles et de nous assurer qu'elles sont saines et sauves. »

Les dispositifs auront une appli permettant de recharger un compte auprès d'un café local, permettant ainsi aux femmes, qui n'ont souvent rien à manger, de se restaurer. Pour recharger leur compte, les femmes n'auront qu'à communiquer avec le centre d'intervention de crise et d'aiguillage d'Eskasoni, qui leur téléchargera des fonds et pourra localiser les femmes afin de veiller à leur sécurité.

Géré par les services en santé mentale d'Eskasoni (SSME), le centre offre un soutien en permanence et l'aiguillage vers un éventail de services : réadaptation, counselling, groupes de soutien, intervention en situation de violence familiale et enseignements traditionnels. Il s'agit d'un véritable carrefour du programme We Care.

« Notre accessibilité est un élément clé du programme, précise Daphne Hutt McLeod, directrice des SSME. En outre, notre système de gestion des cas unique fait en sorte de guider les femmes tout au long du processus. Pas question pour ces femmes d'être laissées à elles-mêmes durant des mois. »

Le gend. Shannon a consulté certaines des femmes à risque pour expliquer le but de la technologie utilisée dans le cadre du programme. Une fois comprise la façon d'utiliser les dispositifs, elles ont adhéré à l'initiative.

« La plupart comprennent que leur disparition est fort possible, explique le gend. Shannon. Si nous ne pouvons garantir leur sécurité, je leur explique que le programme est une sorte d'ange gardien. Si elles trébuchent, nous sommes là pour venir à leur rescousse. »

Réadaptation gr âce aux compétences de vie

Un autre aspect de ce programme multidimensionnel consiste à offrir aux femmes des aptitudes de vie et de travail tout en favorisant une relation harmonieuse avec les divers organismes.

« Ces femmes peuvent entretenir de la méfiance à l'égard de la police, des travailleurs sociaux et des conseillers en toxicomanie, explique le gend. Shannon. Nous voulons y remédier afin que ces services de première ligne puissent intervenir en temps utile. »

Dans le cadre du programme, les organismes sociaux tiendront des rencontres hebdomadaires au centre des aînés où les jeunes de 12 à 16 ans prépareront et dégusteront un repas ensemble, suivi de séan-ces d'information sur le mieux-être ou d'un divertissement comme regarder un film.

Même si le programme est à peine amorcé, le partenariat entre la police et les orga-nismes sociaux pour intervenir auprès des personnes à risque porte déjà fruit.

« Avec l'aide d'une résidente, nous avons permis à trois jeunes filles d'amorcer la désintoxication en parlant avec elles, et en leur témoignant notre bienveillance », précise le gend. Shannon.

Ancienne toxicomane, Jillian Denny a passé près de cinq ans dans la rue. Après avoir touché le fond, elle a décidé de renoncer à la drogue et de quitter la rue — pour l'amour de ses enfants. Elle a accompagné le gend. Shannon pour rencontrer quelques-unes des filles ciblées par le programme, pour leur offrir de quoi manger et des conseils.

« Personne ne m'a tendu la main quand j'étais dans la rue — c'est pourquoi ces filles me tiennent tant à cœur, dit-elle. Elles ont besoin d'aide, d'un endroit sûr où elles ne seront pas la proie d'êtres malfaisants. Je les invite à envisager un programme de désintoxication, parce que si j'ai pu m'en sortir, elles le peuvent aussi. »

Le s.é.-m. Morrow voit ces premiers succès avec optimisme et les attribue au programme.

« Nombre de ces jeunes femmes sont étonnées de voir que des gens, surtout des policiers, se soucient d'elles au point de prendre le temps de les aider, dit-il. Eskasoni compte une forte proportion de jeunes, les problèmes des modes de vie à risque ne feront que s'intensifier si nous n'intervenons pas dès maintenant. »

Reproduit avec la permission du Pony Express ().

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