Gendarmerie royale du Canada
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

Journal de la CIVPOL - mars 2010

Pour ces femmes qui rêvent d’un avenir meilleur…

Cst. Annie, Service de Police de la Ville de Montréal

Cst. Annie, SPVM (Police de Montréal)

Cst. Annie, SPVM (Police de Montréal

Aujourd’hui, je me dirige une fois de plus au Quartier général (QG) de la Police de Kandahar. Cette fois-ci, j’espère bien rencontrer les policières afghanes. Ces femmes téméraires de par le contexte de vie du pays et courageuses de sortir des sentiers battus pour prendre la place qui leur revient dans la société. Ces mêmes femmes que les médias ne cessent d’encenser. J’ai rêvé de les rencontrer bien avant de mettre le pied en sol afghan. J’ai pris soin de préparer ma rencontre. Les visites sont parfois brèves et nous sommes plusieurs collègues à utiliser le même interprète. Donc, j’apporte avec moi un cartable où j’ai noté toutes les questions que je leur poserai pour établir un profil de leur équipement, leur formation, la nature de leur travail, etc. tout en me réservant du temps pour écouter leur histoire car je me doute qu’elles ont beaucoup de choses à raconter.

Une fois le convoi stationné dans la cour intérieure du QG, j’enlève une partie de mon attirail. Les militaires me proposent une protection rapprochée à laquelle j’acquiesce. On me dit qu’ici on ne peut faire confiance à personne. J’avoue que mon instinct me dicte cet état de fait. Même parmi les policiers, il peut y avoir des insurgés ou des talibans.

Accompagnée de l’interprète et d’un militaire nous nous dirigeons vers le bureau au bout d’un couloir trop sombre - à Kandahar, les citoyens ne bénéficient de l’électricité que trois heures par jour. Je frappe à la porte et j’attends qu’on m’invite mais un des policiers me fait signe d’entrer. La porte s’ouvre sur une pièce qui contient de longs divans adossés aux murs dont la peinture défraichie laisse une impression d’abandon. Une table à café puis un bureau tout au fond viennent compléter la décoration. Les fenêtres sont peintes et laissent à peine quelques faisceaux de lumière pénétrer dans la pièce. Je suis étonnée de voir quelques femmes en robes fleuries et des voiles couvrant leur tête. Elles ont un air tout aussi surprise que moi.

Nous nous saluons:
- Salamaleycum! Tsenga ye?
- Za cha yem.Tsatenga ye?
- Ze me noum Cst Annie deh. Za yem polés.

Ces quelques balbutiements dans la langue locale ont pour effet de décrocher des sourires. Est-ce ma mauvaise prononciation ou l’effort qui les a fait sourire? Je ne le saurai jamais mais le but est atteint: j’ai cassé la glace. Ensuite, je m’en remets à l’interprète car cette langue est très difficile. C’est ainsi que ma relation avec ces policières s’est établie et que l’échange a commencé.

Être policière à Kandahar c’est commencer sa journée en s’occupant de sa famille de 14 enfants et de son mari. Ensuite, il faut attendre qu’un membre de sa famille ou une escorte de policiers afghans vienne les chercher à la maison pour les accompagner au travail. Elles doivent porter une burqa car la culture et la religion les contraignent à se cacher. Sans exagérer, les femmes policières sont constamment en danger, et leur famille également, parce qu’elles font ce métier. On kidnappe parfois des membres de leur famille en signe de désapprobation et d’intimidation.

Les policières sont à peine formées, équipées car elles ne constituent pas une priorité. Leurs tâches se limitent à la prise de rapport, la fouille de femmes et de bâtiments. Justement, lors de ces fouilles, elles se retrouvent parfois seules face à plusieurs suspects. Elles doivent aussi se défendre à l’occasion et, parfois, sans arme. Elles font ce travail sept jours sur sept et doivent quelques fois participer à des opérations spéciales de nuit. Durant ces opérations qui consistent à fouiller des bâtiments, les policiers et policières de la Police nationale d'Afghanistan (PNA) font régulièrement face à des talibans, des insurgés ou des citoyens mécontents qui laissent sur leur passage des bombes ou bien s’improvisent kamikazes.

Puis, à la fin de leur journée de travail, elles reviennent à la maison toujours escortées pour éviter qu’un malheur ne leur arrive. D’ailleurs, il y a plus d’un an de cela, l’une d’elle en a payé le prix. Malalaï Kakar, une policière avec le grade de capitaine, a été assassinée devant son domicile par les talibans. Elle occupait un poste important au Quartier général de Kandahar: responsable des enquêtes des crimes perpétrés contre les femmes policières PNA. Je comprends donc ces femmes d’avoir peu d’attentes quant à leur avenir. Plus elles se démarquent au sein de l’organisation, plus elles risquent de rendre leurs enfants orphelins. Pourtant elles continuent avec le même espoir d’une vie meilleure. Ainsi une fois de retour à la maison, la vie familiale reprend son cours et un autre quart de travail commence pour elles avant la tombée de la nuit.

Je suis sortie de cette rencontre honorée et fière, mais également triste. Honorée parce que moi, Annie, j’ai eu le privilège d’échanger avec ces femmes pionnières, courageuses, déterminées et infatigables. Fière d’être une femme à ce moment précis car je reconnais en elles une force presque surhumaine, une volonté de changer les choses et de repousser les limites malgré l’adversité. Elles représentent parfaitement la gente féminine d’un bout à l’autre du monde. Et triste parce qu’elles ont choisi une vie difficile, qu’elles devront affronter les difficultés et repousser des barrières de façon quotidienne. Elles ne profiteront peut-être jamais de cette liberté qui se trouve ailleurs dans le monde…..

Parfois, devant les obstacles, devant ces barrières qui se dressent devant moi pour tenter d’améliorer leur sort, un grand découragement m’envahit. Par contre, à cet instant, le souvenir de cette rencontre me revient à l’esprit, cette importante journée, un objectif que je m’étais fixé, ce moment tant rêvé avant même d’être ici…..

Pour ces femmes, il ne faut jamais abandonner.