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Gazette - Quelle est la relation idéale entre la police et les médias?

DÉBAT DE SPÉCIALISTE

Quelle est la relation idéale entre la police et les médias?

Les spécialistes

  • Insp. Marc Richer, directeur des Relations avec les médias de la GRC
  • Jim Bronskill, correspondant de la Presse canadienne à Ottawa
  • Daniel Brien, Service des poursuites pénales du Canada

Insp. Marc Richer

Les complexités des relations police-médias signifient qu’il y aura des tensions, qu’il faut cependant voir d’un œil positif.

Photo : Les complexités des relations police-médias signifient qu’il y aura des tensions, qu’il faut cependant voir d’un œil positif.

CAPTION : GRC

En matière de police opérationnelle, il est essentiel de fournir des informations aux médias, lesquels peuvent ensuite informer les citoyens sur la façon dont la police assure leur sécurité.

À l’échelle nationale, il faut répondre à des questions très variées portant surtout sur les politiques, les gestionnaires supérieurs et les décisions qu’ils prennent.

Le milieu des médias a beaucoup évolué depuis l’époque où l’on invitait les journalistes à venir nous écouter. Maintenant, grâce au Web et aux médias sociaux, c’est un milieu très concurrentiel, où l’on transmet des informations en direct, en tout temps.

Il faut bien comprendre que si les médias sont sur la piste d’une affaire, ils ont plus de sources que la police.

Cela représente un défi important, au chapitre des relations avec les médias. La police et les médias ne suivent tout simplement pas les mêmes règles. Les deux assurent des services aux citoyens, mais pour des raisons très différentes.

Compte tenu des politiques qui régissent l’application de la loi, en dépit de tous nos efforts, il n’est pas toujours possible de respecter les échéances. La complexité d’une grande organisation policière nécessite un grand nombre de spécialistes dans une foule de domaines.

Lorsque nous recevons un appel d’un journaliste, nous devons souvent consulter des experts en la matière qui ne sont pas toujours disponibles, parce qu’ils exécutent leurs fonctions spéciales. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas toujours répondre aux questions des médias dans des délais serrés. C’est ce que les agents des relations avec les médias de la GRC expliquent aux journalistes. Plu­sieurs d’entre eux comprennent cette réalité, mais pas tous.

Il semble que le journalisme a également changé radicalement. Il ne s’agit plus de vérifier les faits et d’en faire le compte rendu; ce qui est le plus important c’est de diffuser la nouvelle.

En dépit des informations et des explications que nous fournissons aux journalistes, ils donnent parfois un angle à la nouvelle pour l’adapter à leurs objectifs. Cela fait problème parce que, par conséquent, notre crédibilité est souvent mise en doute et nous sommes donc forcés de répondre aux questions ou de corriger les mauvaises informations.

Il ne fait aucun doute que les journalis­tes le savent, mais ils devraient se rappeler qu’au Canada il existe de nombreux mécanismes de surveillance de la police, tels que les divers niveaux de supervision, les procureurs de la Couronne et les tribunaux.

Même si de nos jours, tout semble aller de plus en plus vite, je crois que la patience et la compréhension des fonctions de la police sont essentielles pour livrer une meilleure nouvelle.

Si les journalistes veulent obtenir les meilleures informations les plus précises, je leur recommande de suivre nos conseils et d’apprendre à attendre. Nous ferons l’impossible pour leur présenter la meilleure personne-ressource, afin qu’ils puissent obtenir l’information directement d’une source bien informée.

Ce respect pour le processus policier et la profession garantira non seulement des relations cordiales entre les médias et la police, mais permettra aussi de donner les meilleures informations à l’auditoire, qui se compose des citoyens que nous protégeons.

Jim Bronskill

La relation entre les journalistes et la police est une danse délicate, où chacun des partenaires se déplace avec précaution, en essayant d’éviter de marcher sur les pieds de l’autre.

C’est également une relation symbiotique, car la police et les journalistes ont besoin les uns des autres.

Cependant, chacun a un rôle bien défini, régi par des politiques, des considérations éthiques et des pratiques bien ancrées.

La police diffuse des informations pour faire avancer des enquêtes, prévenir les citoyens de dangers soudains et les sensibiliser à la prudence.

Grâce à Internet, les organismes d’application de la loi disposent maintenant d’un plus grand nombre de moyens pour atteindre ces objectifs, mais la police dépend toujours des médias pour atteindre rapidement un grand segment de la population.

Les journalistes sont également des citoyens. Par conséquent, il est dans leur intérêt d’informer le public et de donner aux citoyens les informations dont ils ont besoin pour agir de façon responsable dans leur collectivité.

Les journalistes aiment aussi les bonnes nouvelles, parce que c’est ce que le public désire.

Comme en témoignent les horaires des émissions de télévision et la liste des livres les plus vendus, la fiction policière est très populaire. Les nouvelles sur les crimes feront toujours partie des bulletins de nouvelles.

Lorsque la police discute de dossiers avec les journalistes, elle doit prendre garde de préserver l’intégrité des enquêtes, car si elle révèle trop d’informations, cela pourrait compromettre un dossier. Si un policier donne une mauvaise information, il pourrait ruiner une réputation.

Dans le même ordre d’idées, même si les journalistes sont à l’affût des détails d’une affaire très médiatisée, ils doivent éviter les mêmes écueils.

Les journalistes ne devraient jamais oublier leur rôle : ils ne contribuent pas aux enquêtes de la police, mais sont plutôt les mandataires des citoyens.

Selon les lignes directrices de la Presse canadienne, généralement, on peut fournir sans problème à la police des exemplaires de reportages et de photos déjà publiés.

Cependant, les journalistes ne devraient pas donner accès à la police aux notes, aux vidéos non publiées, à la documentation, aux courriels et à d’autres documents liés à des dossiers en cours ou à des questions confidentielles.

Les journalistes doivent également résister à l’envie de laisser transpirer des informations stratégiques de la police qui pourraient être injustes ou de nature à heurter les sensibilités.

Il est également important que la police respecte ces limites et traite les journalistes de façon équitable.

Une fois que la police révèle qu’une enquête est en cours, elle a l’obligation de fournir des mises à jour et de clore le dossier au moyen d’une annonce publique, lorsque l’enquête est terminée.

Compte tenu de la complexité de la relation entre la police et les médias, il y aura nécessairement des tensions. Cependant, il faudrait les voir comme quelque chose de sain parce que même si la police et les journalistes ont besoin les uns des autres, leur travail est différent.

Daniel Brien

Nous vivons dans une culture des médias où la notion du cycle de la nouvelle a été éclipsée par un environnement qui fournit constamment des nouvelles et des opinions en direct au moyen de blogues, de mises à jour, de messages courts sur Twitter et d’articles.

Pour les procureurs et la police, cette évolution accroît la visibilité et la sensibilisation du public, mais cela représente également des risques pour le processus même que nous cherchons à protéger. Nous devons trouver un juste équilibre entre les objectifs tout aussi ancrés et parfois concurrentiels des médias et de ceux qui protègent l’application régulière de la loi.

En vertu de la loi, il incombe au Service des poursuites pénales du Canada de communiquer avec les médias et le public, mais les dossiers qui lui ont été confiés demeurent sa principale responsabilité.

Il a le mandat d’intenter des poursuites conformément aux lois fédérales, de façon juste, impartiale et objective et libre de toute influence indue.

Dans le Manuel des opérations de la GRC et le Manuel de la politique du SPPC, il y a des dispositions sur les communications avec les médias ainsi que des conseils pour conserver cet équilibre.

De nos jours, la police et les procureurs doivent s’inquiéter du fait que les médias rendent compte d’étapes qui, il y a quelques années, étaient invisibles pour le public : la période entre le dépôt d’une accusation et l’arrestation de l’accusé; le moment où une personne d’intérêt devient un suspect; le moment où un dossier est renvoyé à la Couronne pour l’approbation des accusations; le moment où une perquisition est imminente, entre la signature du mandat et son exécution.

Pendant la préparation d’une cause, les porte-parole du SPPC reconnaissent régulièrement devant les journalistes que la position de la Couronne est effectivement une question du domaine public, mais elle sera présentée aux tribunaux avant d’être soumise à l’opinion publique.

Les intervenants du système de justice pénale doivent prendre garde que les conférences de presse tenues après une arrestation dans le but d’informer le public ne tournent pas en défilés victorieux, qui risquent de compromettre le procès ou de donner lieu à des poursuites judiciaires.

Ces conférences de presse peuvent sembler étaler au grand jour les arrestations ou les saisies qui sont le fruit de longues enquêtes, mais elles doivent être exécutées avec prudence pour protéger l’intégrité du système de justice pénale.

Si la publicité après l’arrestation n’est pas appropriée, cela pourrait nuire au processus de sélection du jury, être mentionné dans les instructions que le juge donne au jury ou démontrer un trop grand zèle de la part des autorités.

Les limites ne sont pas toujours claires. Quelle quantité d’informations un enquêteur peut-il divulguer sur un dossier? Qu’est-ce que les policiers qui ont effectué une arrestation peuvent dire au sujet de la preuve, lorsqu’ils font étalage des biens saisis?

Il faut être réaliste, on ne peut pas s’attendre à ce que la tension entre les médias et l’application de la loi disparaisse de sitôt. Étant donné que les médias évoluent dans un milieu concurrentiel et que les policiers et les procureurs doivent exécuter leurs fonctions de façon ouverte et responsable, les médias et la police vont continuer de communiquer régulièrement entre eux.

En poursuivant les efforts pour trouver un juste équilibre, nous pouvons continuer d’avoir un système de justice efficace et res­ponsable dans un milieu médiatique ouvert et accessible.