Par David H. Shinn, Ph. D., professeur auxiliaire, Elliott School of International Affairs George Washington University

Photo : Les gangs d’origine somalienne en Alberta ont rapidement compris qu’il leur serait plus lucratif de vendre des drogues, mais ils se sont heurtés à la résistance de gangs non somaliens davantage établis dans le trafic de drogues, comme les Hells Angels.
La radicalisation des jeunes Somaliens en Amérique du Nord revêt deux formes principales : l’appui aux organisations extrémistes en Somalie et l’adhésion à des gangs somaliens aux États-Unis et au Canada. Ces deux phénomènes sont liés dans la mesure où l’aliénation sociale vécue par les personnes qui vivent dans une culture étrangère contribue à les pousser vers les gangs et organisations extrémistes.
Bien que cela soit inquiétant, il est important de souligner que seule une infime minorité de jeunes Somaliens sont attirés par ces groupes dangereux et nuisibles. Selon les estimations, il y aurait plus de 100 000 Somaliens aux États-Unis et entre 150 000 et 200 000 au Canada. La vaste majorité d’entre eux sont devenus de bons citoyens qui ne cherchent qu’à échapper à la violence qui règne en Somalie et à vivre mieux en Amérique du Nord.
Cela dit, la minorité qui adhère aux gangs ou appuie des organisations extrémistes en Somalie ou ailleurs nuit considérablement à l’image de la communauté en Amérique du Nord.
Les gangs de jeunes de rue ont une longue histoire aux États-Unis où ils sont devenus un microcosme et une sous-culture de la société américaine. Ils ont souvent un territoire exclusif, une culture commune et leurs propres valeurs qui viennent remplacer celles qu’on retrouve dans la société en général en raison de liens familiaux, religieux, scolaires et communautaires. Chaque gang a sa propre culture, qui peut parfois ressembler à celle d’autres gangs.
La culture des gangs est marquée par la violence qui s’exerce souvent en raison du manque de perspectives d’emploi intéressantes, d’écoles de piètre qualité, de services publics inadéquats, de parents incompétents, d’églises et de mosquées inattentives et de discrimination, réelle ou perçue, de la part de la communauté élargie. Les gangs ethniques ont un besoin d’interaction sociale et sont apparus dans des communautés très diverses d’immigrants albanais, russes, chinois, serbes, nigérians, sud-africains, irlandais, iraniens, mexicains, brésiliens, argentins et, plus récemment, somaliens.
Il existe peu de données statistiques sur les gangs de jeunes Somaliens aux États-Unis, mais leur nombre et leur taille semblent être encore modestes. L’attention se concentre principalement sur la multiplication des gangs somaliens dans la région de Minneapolis-St. Paul, au Minnesota, appelées les villes jumelles, qui abrite la plus importante population somalienne aux États-Unis.
À l’origine, les gangs criminels somaliens étaient constitués d’un petit nombre de membres plus ou moins reliés, utilisant des signes et des symboles pour montrer leur appartenance au groupe et à sa culture. Contrairement aux gangs ordinaires, cependant, les premiers gangs somaliens avaient rarement une hiérarchie établie ou un chef particulier, même si les membres plus âgés étaient plus respectés que leurs cadets.
Selon un rapport commandé par le département des droits civils de l’État du Minnesota, la hausse des gangs est due en partie au vécu des réfugiés. Nombre de jeunes Somaliens qui ont transité par des camps de réfugiés se sont retrouvés au Minnesota dans des structures familiales brisées et aux prises avec le trouble de stress post-traumatique. À la mi-2009, on estimait que 400 à 500 Somaliens activaient dans des gangs dans la région métropolitaine.
Aujourd’hui, les gangs somaliens ont un modus operandi qui diffère de la plupart des autres gangs. Ils ne « possèdent» pas de territoire et sont très mobiles. Ils sont aussi difficiles à repérer parce qu’ils n’ont ni tatouages, ni signes, ni symboles. Enfin, ils sont bien organisés. Ceux établis au Minnesota semblent ainsi changer de tactique pour échapper à la loi et élargir leurs activités.
les gangs somaliens ont un modus operandi qui diffère de la plupart des autres gangs. Ils ne « possèdent » pas de territoire et sont très mobiles.
Mohammad Zafar a publié une étude en 2010 basée sur des entrevues réalisées avec quelques membres de gang dans les villes jumelles. Il conclut que les jeunes Somaliens se sont retrouvés dans un nouvel environnement où ils se sont sentis rejetés de toutes parts.
Les jeunes qu’il a interrogés ont déclaré avoir joint un gang pour faire partie de quelque chose, s’insérer et être respectés dans la rue. À leur arrivée aux États-Unis, les parents et les enfants ont vu leurs rôles s’inverser du fait que les premiers devaient fortement compter sur leur progéniture. De ce fait, les jeunes Somaliens ne pouvaient s’identifier à personne durant l’adolescence.
Le point zéro des gangs somaliens au Canada semble être l’Alberta, où au moins une trentaine de jeunes Somaliens ont trouvé la mort au cours des cinq dernières années dans des batailles violentes liées au commerce de la drogue. La plupart de ceux qui sont impliqués dans ce trafic sont partis de l’importante communauté somalienne de Toronto vers Edmonton, Calgary et Fort McMurray pour travailler dans l’industrie des sables bitumineux.
Ils ont vite compris que la vente de drogue leur rapporterait plus, mais se sont immédiatement heurtés à l’opposition de gangs plus anciens, comme les Hells Angels et les triades asiatiques. Certains de ces gangs ont recruté des Somaliens dans des rôles subalternes.
Les leaders de la communauté somalienne en Alberta croient que de nombreuses victimes étaient parentes ou se connaissaient avant même d’arriver dans la province, ce qui laisse croire qu’elles ont été entraînées dans le commerce de la drogue par des amis.
D’autres pointent du doigt l’absence d’autorité et d’encadrement paternels. Entre autres recommandations, les leaders de la communauté appellent les parents à jouer un plus grand rôle dans l’éducation de leurs enfants et demandent aux aînés, leaders, éducateurs et parents d’être davantage à l’écoute des préoccupations de la jeunesse somalienne.
On craint que des Somaliens recrutés par des organisations extrémistes, comme les milices al-Shabaab en Somalie, rentrent un jour aux États-Unis pour y commettre des attentats. Bien qu’une minorité de Somaliens appuient ou sont membres de ces organisations, ils sont assez nombreux dans différentes villes pour attirer l’attention et salir la communauté somalienne paisible.
La milice al-Shabaab possède l’un des plus efficaces programmes de recrutement par Internet mis sur pied par des groupes extrémistes. Au début de 2007, elle s’est mise à recruter dans la région de Minneapolis-St. Paul. De petits groupes de jeunes Somaliens ont commencé à quitter Seattle, Boston, Portland (Maine) et Columbus (Ohio) pour la Somalie. Plus d’une vingtaine d’entre eux, principalement du Minnesota, avaient joint la milice à la mi-2009.
Avant d’imputer l’échec de leurs enfants à autrui, les parents devraient examiner leur propre rôle.
Bien que d’autres aient suivi, il est presque impossible de chiffrer leur nombre exact aujourd’hui. Ces Somalo-Américains qui ont joint la milice al-Shabaab viennent de divers horizons — on retrouve parmi eux autant de criminels que de citoyens intelligents et respectables.
En octobre 2009, le commissaire de la GRC, William Elliott, a averti que la radicalisation de la communauté somalienne américaine pouvait indiquer qu’un processus similaire est à l’œuvre au Canada. Il a mentionné la possibilité que des Somalo-Canadiens partis combattre en Somalie puissent revenir au Canada imprégnés d’une idéologie extrémiste et aptes à passer à l’action.
Mohamed Abdullahi Mohamed, un Somalo-Canadien qui a immigré en Ontario en 1989, a passé six mois avec la milice al-Shabaab en 2008, poussé, dit-il, par la présence de troupes éthiopiennes en Somalie. Lorsque la force éthiopienne a quitté la Somalie au début de 2009, il a été déçu par la milice et est rentré à Toronto où il tente de mettre sur pied un groupe baptisé Generation Islam pour lutter contre la radicalisation dans sa communauté.
L’intégration des Somaliens dans la société américaine n’a pas été facile. Ces derniers se sont retrouvés face à une langue et une culture nouvelles. Nombre d’entre eux ont dû composer avec la pauvreté et une structure familiale brisée. Cependant, le Canada et les États-Unis ont ouvert leurs portes aux Somaliens et à des immigrants d’une foule d’autres pays qui sont devenus partie intégrante de la société nord-américaine. Il n’y a donc pas de raison que les Somaliens échouent.
Bien que l’intégration dépende en partie des services sociaux, des écoles et des corps policiers locaux, les familles sont le premier rempart contre la radicalisation et la tentation des jeunes Somaliens d’adhérer à des gangs.
Rien ne peut remplacer l’attention des parents, de la fratrie et des grands-parents. Avant d’imputer l’échec de leurs enfants à autrui, les parents devraient examiner leur propre rôle.
Le deuxième rempart contre ce danger est le leadership à la mosquée. En incitant les jeunes Somaliens à agir de manière responsable et en bannissant tout extrémisme de la mosquée, les imams peuvent jouer un rôle de premier plan. Les organismes publics et communautaires pourront alors aider à résoudre les problèmes restants.
David Shinn, Ph. D., est professeur auxiliaire à la Elliott School of International Affairs de la George Washington University. Il a travaillé pendant 37 ans pour le service extérieur des États-Unis, et a notamment été en poste aux ambassades des États-Unis au Liban, au Kenya, en Tanzanie, en Mauritanie, au Cameroun et au Soudan en plus d’être ambassadeur au Burkina Faso et en Éthiopie.
Par Sigrid Forberg

Photo : Cette image, obtenue d’un site web promouvant le radicalisme, est utilisée pour faciliter le recrutement des enfants et des jeunes et pour promouvoir les idées extrémistes.
Une nouvelle publication de la GRC invite les parents à surveiller l’activité de leur enfant dans Internet.
De plus en plus, les jeunes sont visés en ligne par des groupes radicaux, dont Al Qaïda dans la péninsule d’Arabie, par l’entremise de messages de violence extrémiste.
Ils ont recours à des supports attrayants pour les jeunes, dont les jeux vidéo, les images et des animations colorées pour communiquer leurs idéologies violentes et radicales.
Les jeunes en ligne et à risque Internet: un outil de radicalisation vise à informer les parents, les enseignants et d’autres intervenants en position d’influence – en particulier la police – de l’existence de cette menace et des mesures à prendre pour la réprimer.
Les jeunes sont particulièrement vulnérables devant ces influences car ils dépendent largement de l’information qu’ils obtiennent en ligne pour façonner leur opinion.
« Les jeunes n’ont pas terminé de développer leur esprit critique », explique l’auteure du guide, Anna Gray Henschel, aux Enquêtes criminelles relatives à la sécurité nationale à la GRC. N’ayant pas la capacité d’évaluer la crédibilité, de rechercher d’autres perspectives ou de bien comprendre l’intention des messages diffusés en ligne, les jeunes peuvent facilement se laisser abuser. »
On recommande aux parents de prendre une part active à l’activité de leur enfant dans le Web en recourant à des contrôles logiciels, en surveillant les téléchargements, en aménageant l’ordinateur dans une aire ouverte, en engageant le dialogue et en consultant les critiques de sites Web.
Enfin, l’auteure du guide souligne l’importance d’encourager et d’habiliter les jeunes à signaler les contenus inappropriés et ce, pour enrayer le mal à la racine.
Pour consulter le rapport, visiter www.rcmp-grc.gc.ca.