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Gazette - Chaos à Mumbai

REPORTAGE

Les principes de la négociation en cas de prise d’otages se vérifient dans les pires circonstances

par Joseph Scanlon

Aussi horribles qu’ont été les événements de novembre 2008 à Mumbai – lorsque des terroristes armés ont investi les hôtels Taj Mahal Palace et Oberoi Trident, un centre communautaire juif et plusieurs autres immeubles – , ils ont rappelé que les techniques et principes d’intervention en pareils cas demeurent valides, même dans les situations les plus critiques.

Dans une prise d’otages, une équipe rompue aux modalités typiques de ce genre d’incident doit savoir intervenir de façon appropriée. Ses tâches consistent à établir un périmètre intérieur et extérieur, négocier avec les preneurs d’otages, recueillir des renseignements, constituer une équipe d’assaut et surveiller les communications et les médias.

L’incident à Mumbai a illustré deux principes fondamentaux de l’intervention dans une prise d’otages : toujours faire la distinction entre les événements qui ont mené à l’incident et le siège qui en résulte, et présumer que les médias révéleront tout ce qu’ils apprennent sur l’incident.

Le premier principe a été établi par Harvey Schlossberg, Ph.D., détective de la police de New York, qui a mis au point les techniques de négociation en cas de prise d’otages et enseigné au Collège canadien de police. Selon M. Schlossberg, il faut faire une distinction entre les événements précédant l’incident et les actes qui s’ensuivent, mais pourquoi exactement?

Les médias relateront souvent les prises d’otages sans tenir compte des répercussions de cette couverture.

Réponse : ce n’est pas parce qu’un terroriste abat une personne au début de l’incident qu’il va nécessairement continuer de tuer. M. Schlossberg et d’autres ont observé qu’avec le temps, un lien peut se tisser entre les preneurs d’otages et les otages. Il est difficile de tuer quelqu’un qu’on connaît. Ce lien a d’abord été remarqué durant une prise d’otages dans une banque en Suède; c’est ce qu’on appelle le syndrome de Stockholm.

Même si les otages sont torturés, comme c’était le cas à Mumbai, il vaut encore la peine de négocier avec les preneurs d’otages. C’est seulement lorsque ces derniers tuent selon un échéancier précis qu’on peut présumer qu’ils continueront de le faire. Il faut alors mener un assaut – comme en 1980, lorsque le service spécial de l’air du Royaume-Uni a pris d’assaut l’ambassade d’Iran à Londres, où 26 otages étaient détenus depuis six jours. Dans ce cas, les pirates avaient mis à exécution leur menace de tuer des otages à des moments déterminés.

Le second principe découle d’études sur le comportement des médias durant des prises d’otages survenues aux États- Unis et au Canada, qui montrent que les médias relateront souvent les prises d’otages sans tenir compte des répercussions de cette couverture.

Une équipe d’assaut militaire de l’Allemagne
Une équipe d’assaut militaire de l’Allemagne fait une démonstration de combat à Berlin.

Dans le passé, les reportages des médias ont provoqué la torture, voire le meurtre d’otages. Au cours d’une prise d’otages dans une prison au Canada, les médias ont rapporté, à tort, que l’un des preneurs d’otages était un tueur d’enfants. En réalité, cette personne était l’un des otages. Mais les vrais preneurs d’otages ont été si choqués d’être assimilés à cet individu qu’ils l’ont torturé jusqu’à ce que les médias se rétractent.

Ce genre de réaction violente pourrait facilement avoir été provoquée à Mumbai, où les médias ont diffusé des reportages en direct et mis ainsi à risque la vie des otages.

Au début de cet incident, de nombreux clients étaient pris au Taj Mahal Palace. Le personnel de l’hôtel – agissant avec célérité et courage – a appelé les clients pour leur dire de rester dans leur chambre, de barricader leur porte et de ne pas faire de bruit. Toutefois, les médias ont persisté à montrer des images de clients regardant aux fenêtres de l’hôtel. Toute personne dotée d’un téléviseur – y compris les terroristes – aurait pu savoir où se terraient les clients de l’hôtel.

Les médias ont aussi diffusé des images en direct d’une équipe d’assaut militaire qui descendait d’hélicoptères sur le toit du centre juif. Ces reportages auraient pu donner le temps aux terroristes d’abattre le reste des otages avant que l’équipe puisse entrer dans l’immeuble.

Les terroristes au Taj Mahal Palace et au centre juif regardaient-ils la télévision? Comme seul un terroriste a survécu, nous ne le saurons probablement jamais. Mais selon les données disponibles sur les prises d’otages, les terroristes seraient obsédés par les médias et influencés par ce qu’ils voient et entendent.

Comme les lignes téléphoniques dans une prise d’otages sont généralement contrôlées par la police, les preneurs d’otages sont coupés de toute autre source d’information et se rabattent avec ferveur sur la télévision. Durant un incident dans une prison, les intervenants pouvaient entendre les preneurs d’otages crier des numéros. On a par la suite compris qu’il s’agissait des canaux de télévision qui relataient l’événement.

Aujourd’hui, toute diffusion à la radio, à la télévision ou sur internet sera écoutée et vue par les preneurs d’otages et les influencera.

Il est clair que les médias peuvent jouer un rôle clé durant un incident terroriste, et il faut en tenir compte dans la planification d’une intervention. Recourir aux médias pour communiquer avec les otages et leur donner des directives n’est pas souhaitable si, ce faisant, on risque d’alerter les terroristes à la présence d’otages, voire à leur position précise dans un bâtiment.

Les incidents de Mumbai soulignent aussi les problèmes d’une prise d’otages prolongée – surtout lorsque les médias sont présents. La situation à Mumbai n’a pas duré quelques secondes, minutes ou heures, mais bien des jours.

Les affrontements entre des preneurs d’otages armés et les intervenants – policiers ou militaires – sont des événements dramatiques. Ceux qui détiennent les otages menacent de les tuer si on n’accède pas à leurs demandes, et les autorités cherchent un compromis. Le résultat a tout d’une superproduction télévisée, mais on risque de mettre des vies innocentes en danger si on diffuse trop d’information.

Récemment, la CBC et les autorités canadiennes ont persuadé les médias de garder sous silence l’enlèvement d’une journaliste de la CBC en Afghanistan. La CBC a par la suite déclaré que la couverture des événements aurait mis la vie de la journaliste en danger. La couverture médiatique d’une prise d’otages peut facilement avoir les mêmes répercussions. Il faut faire preuve de discrétion dès que les preneurs d’otages font des demandes et qu’on négocie avec eux.

À la lumière de nombreux incidents passés, nous savons que les médias appelleront les preneurs d’otages et leur parleront, dans la mesure où les autorités permettront de telles communications. Nous savons aussi que les médias voudront connaître les demandes des preneurs d’otages et que si ces derniers n’ont pas formulé de demandes précises, ils ne tarderont pas à le faire. Aujourd’hui, toute diffusion à la radio, à la télévision ou sur Internet sera écoutée et vue par les preneurs d’otages et les influencera.

Une large part de ce qui est arrivé à Mumbai réitère les leçons déjà tirées d’incidents moins médiatisés au Canada – seulement, il est facile de les oublier lorsque l’incident est plus dramatique et se déroule dans un pays éloigné.

Joseph Scanlon est professeur émérite et directeur du groupe d’étude sur les communications d’urgence à l’Université Carleton. Auteur de plusieurs articles sur l’impact des médias sur la libération d’otages, il a enseigné durant de nombreuses années le cours de commandant en situation de crise – siège/prise d’otages au Collège canadien de police à Ottawa.

Gestion des médias durant une prise d’otages

Voici quelques lignes directrices à l’intention de la police sur la façon d’aborder les médias durant une prise d’otages :

  1. Rappeler aux médias sur place et hors site les conséquences de diffuser certaines informations. Cela s’applique non seulement aux journalistes, mais aussi au chef de l’information qui choisit ce qui sera diffusé. Durant un incident de quatre jours à Oak Lake (Manitoba), un chef de l’information a censuré le reportage du journaliste sur place parce qu’il doutait du discernement de ce dernier. On peut sensibiliser la plupart des médias aux répercussions néfastes de leur couverture si on les aborde de façon courtoise.
  2. Déterminer si les preneurs d’otages écoutent les reportages des médias et lesquels. Dès qu’on sait quelle station ils regardent ou écoutent, il est possible d’aviser cette station de l’importance de ses reportages.
  3. Contrôler l’accès des médias au site, surtout durant un moment critique comme un assaut. Cela peut vouloir dire couper le courant afin d’empêcher les preneurs d’otages de voir ce qui est télédiffusé, ou encore s’entendre avec les journalistes pour qu’ils filment les événements, mais attendent le dénouement de l’incident pour les diffuser.
  4. Faire comprendre aux porte-parole de la police que tout ce qu’ils disent peut être entendu par les otages et les preneurs d’otages et les influencer. Quiconque fait une déclaration publique durant l’incident devrait être conscient des répercussions de ses paroles.

— Joseph Scanlon