par Caroline Ross
Les spécialistes

Les policiers en milieu éloigné font face à des défis qui ressemblent, pour la plupart, à ceux auxquels les policiers des grandes villes canadiennes sont confrontés. Comme dans tous les services de police au pays, ils doivent composer avec des pénuries de main-d’oeuvre et des restrictions budgétaires, et interviennent en cas de querelle conjugale, de conduite en état d’ébriété, d’introduction par effraction, de voies de fait ou de crimes plus graves.
Mais travailler en milieu éloigné présente également des défis particuliers. Les détachements de trois membres comme le mien sont chose courante dans le Nord, et bien souvent, il n’y a que deux membres disponibles, le troisième devant s’absenter pour suivre une formation, prendre des vacances ou se rendre chez le médecin ou au tribunal. Nos services étant indispensables, on peut passer des mois sans prendre congé ou presque : soit que l’on travaille, soit que l’on est en disponibilité.
Que nous soyons à promener notre chien ou au bureau de poste, les gens nous arrêtent pour nous parler. On nous téléphone à la maison pour signaler des crimes, et les gens en probation choisissent de se présenter à notre domicile. Nous demeurons donc en service 24 h sur 24.
L’Agence des services frontaliers du Canada, les Services à l’enfance et à la famille et le bureau du shérif du Yukon n’offrent aucun service dans mon secteur. Nous sommes donc souvent appelés à accomplir des tâches exécutées habituellement par ces organismes, comme autoriser l’entrée au pays de citoyens américains à l’aéroport municipal.
Il n’est pas évident de travailler lorsque nous ne sommes que deux policiers disponibles et que les renforts sont à trois heures de vol. On travaille seuls, et le deuxième membre demeure disponible en cas de besoin. Il est souvent impossible d’intervenir seul, que ce soit pour des raisons de sécurité ou parce qu’il faut mener une enquête à plusieurs endroits ou répondre à plus d’un appel en même temps. À ce moment-là, les membres demandent l’aide de leurs parents et de leurs amis. Ma conjointe a eu à garder la prison pour que je puisse me rendre à un domicile. Elle est restée au poste en compagnie de notre fille de deux ans jusqu’à mon retour.
Et il y a les défis personnels aussi : les membres et leur famille souffrent du manque de services, d’activités de loisir et de magasins. Par exemple, il faut commander ses provisions d’un supermarché situé dans une autre ville puis s’organiser pour les faire livrer par avion. De plus, l’on se retrouve loin de sa famille et de ses amis, et il coûte plus cher de vivre loin d’un grand centre.
Malgré tout, l’expérience en vaut la peine. J’ai vécu dans des endroits que bien peu de gens ont vus, et les gens extraordinaires que j’y ai rencontrés, je ne suis pas près de les oublier.
De par la nature de leur travail, les policiers sont régulièrement confrontés à divers défis. Malgré le manque de ressources humaines et d’équipement, les contraintes budgétaires et l’accès restreint à des équipes spécialisées, on doit notamment intervenir rapidement et accepter d’être en disponibilité.
Le plus difficile, c’est de trouver des personnes à qui ce type d’emploi convient.
la cap. Wendy Martin
Mais dans le Nord et en région éloignée, les policiers sont appelés à relever des défis hors de l’ordinaire. Bien des collectivités ne sont accessibles qu’en bateau, en motoneige ou en Twin Otter. On met plus de temps à intervenir lorsque l’on doit parcourir 100 kilomètres en motoneige à des températures de moins 40 oC. Et le nombre d’appels en région éloignée varie selon la distance à parcourir. Si l’on ne peut intervenir immédiatement, les citoyens choisiront bien souvent de lutter eux-mêmes contre les crimes graves ou violents.
Le plus difficile, c’est de trouver des personnes à qui ce type d’emploi convient. La GRC cherche des membres qui peuvent travailler et exceller en milieu éloigné. Mais ce n’est pas toujours évident de trouver des gens qui sont prêts à vivre deux, trois ou quatre ans sans clinique médicale, installations récréatives, supermarchés ou routes asphaltées. Compte tenu de la rémunération actuelle, bien des membres sont d’avis que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Mais il yen a tout de même qui sont prêts à servir ces collectivités.
Pour ce qui est de l’équipement, j’ai vite appris à me passer de certaines choses. Ce n’est pas tout d’avoir le budget requis pour acquérir l’équipement — il faut voir si le produit est disponible, si on peut nous le livrer et si on a ce qu’il faut pour en faire l’entretien. Par chance, dans les collectivités éloignées, on trouve des gens compétents dans divers domaines qui n’hésitent pas à nous prêter main-forte.
Il y a aussi la question de la disponibilité. Lorsque deux policiers doivent être disponibles jour et nuit, on n’est pas aussi libre de prendre des congés, de subir une intervention médicale non urgente et de suivre une formation. Il demeure difficile de concilier les besoins opérationnels, les finances et la sécurité des policiers avec la qualité de vie et le bien-être des membres. Il faudra accroître considérablement les ressources humaines et le budget alloués à ces petites collectivités pour rémunérer suffisamment les membres qui y travaillent et améliorer leur qualité de vie.
Je ne m’étais pas rendu compte avant de l’importance d’avoir directement accès à des services spécialisés comme ceux d’experts en identité judiciaire ou de chiens de police. Ce genre de services n’existe pas habituellement en région éloignée. Il faut souvent trouver des façons de conserver les preuves ou les expédier aux services dans les grands centres.
J’ai connu quelques-uns des moments les plus forts de ma carrière de policière au Labrador. Malgré tous ces défis, c’est une expérience que je n’hésite pas à recommander.
Pour les responsables du recrutement et des affectations, trouver les policiers aptes à travailler efficacement en région éloignée est un défi de taille. Dans une petite ville, les policiers sont appelés à jouer un rôle important qui s’étend au-delà du maintien de l’ordre. Ils font partie intégrante de la collectivité. Il est essentiel d’y affecter des policiers à la hauteur du défi et de s’assurer que leurs familles sont prêtes pour la vie en région éloignée, puisque celles-ci offriront un appui indispensable. La plupart des petites collectivités ne comptent que quelques policiers, et leurs familles, par extension, font donc partie du réseau de police.
Dans les petites collectivités éloignées, les policiers doivent pouvoir travailler de façon autonome et faire preuve de beaucoup d’ingéniosité. Il y a habituellement peu de services — peut-être un magasin et une école mais aucune banque et aucun cinéma — et les ressources policières sur place sont rares. Les policiers doivent faire preuve de créativité et de débrouillardise car ils n’ont pas toujours accès à des services comme ceux de l’identité judiciaire. Ils doivent aussi posséder beaucoup d’entregent car ils comptent fortement sur l’aide des citoyens pour accomplir leurs tâches quotidiennes. Par exemple, un enseignant à l’école du village peut être le seul juge de paix de la place et il peut n’y avoir qu’un seul mécanicien en ville pour faire l’entretien des voitures de police.
Le personnel des ressources humaines est toujours à la recherche de gens à qui le travail en milieu éloigné convient. Souvent, ce sont les conseillers en renouvellement et en perfectionnement professionnel qui font remarquer aux policiers qu’ils ont les qualités et les compétences requises pour exceller en milieu éloigné. Le personnel responsable des affectations peut trouver les bons candidats en consultant les superviseurs et les gestionnaires de première ligne et en apprenant à connaître les membres de leur service de police.
Il faut également s’assurer que les policiers qui cherchent ce type d’affectation le font pour les bonnes raisons. Une affectation de deux ans semblera très longue si on l’accepte pour des raisons personnelles comme l’argent. Les membres doivent s’y trouver par choix pour servir les gens de la collectivité, acquérir une précieuse expérience et s’illustrer à titre de chef de file dans la collectivité.
Les dirigeants devraient inciter les policiers à relever ce défi. Il s’agit d’une expérience professionnelle enrichissante qui demeurera toujours source de satisfaction pour le membre car la marque qu’il laissera en région éloignée ne sera jamais oubliée par la collectivité.