par Caroline Ross

Le cap. Doug Schiffner, en relève à Coral Harbour (Nunavut), examine les réparations qu'il a effectuées avec l'aide du cap. Shaun Haubrick et d'un résident à l'égout du détachement qui a éclaté. Pour ce faire, le trio s'est servi de plastique, de ruban adhésif en toiles et d'un bonne dose d'ingéniosité.
Voyager pendant deux heures en bateau pour répondre à un appel la nuit, guidé seulement par un GPS et un radar. Effrayer les ours dans la rue ou dans des cours d’école. Arriver au détachement pendant une tempête et s’apercevoir que la fournaise a explosé et que tout est couvert de suie.
Telle est la réalité des agents de la GRC en service dans l’un des 268 postes isolés du Canada. Selon la définition du Conseil du Trésor, il s’agit de collectivités qui présentent des défis uniques en raison de leur petite taille, du climat difficile, et de leur accès limité pour les transporteurs commerciaux et du nombre restreint de routes praticables en tout temps.
Le travail dans les collectivités isolées ne convient pas à tous, mais ceux qui l’aiment demeurent souvent en poste beaucoup plus longtemps que les deux ou trois ans de service requis. Ce travail comporte son lot de défis, mais il offre aussi des avantages uniques, dont un sentiment d’accomplissement personnel difficile à obtenir ailleurs.
La GRC est la force policière responsable dans environ 200 postes isolés au Canada. Tous les détachements situés au nord du 60e parallèle se trouvent dans des postes isolés, de même que plusieurs détachements des régions nordiques ou côtières des 10 provinces canadiennes.
Il n’est pas facile de fournir des services de police de qualité dans une collectivité située à des centaines de kilomètres d’un carrefour de services. Par exemple, on ne peut accéder à Bella Bella (C.-B.) et à Island Lake (Manitoba) — deux collectivités insulaires — que par avion ou par bateau et le seul moyen de répondre à des appels sur les îles voisines est par bateau (ou en empruntant les routes de glace en hiver à Island Lake).
Les postes de ce type comptent sur le Service de l’air de la GRC pour le transport des prisonniers, les comparutions devant les tribunaux, le remplacement des ordinateurs défectueux, la prestation de services de relève, etc. Tous ces déplacements dépendent évidemment des conditions météorologiques. En cas de forts vents, d’eaux tumultueuses ou de tempêtes de neige, personne ne va nulle part.
Je crois que l’infrastructure est notre plus grand défi.
le cap. Shaun Haubrick
« Je crois que l’infrastructure est notre plus grand défi », affirme le cap. Shaun Haubrick de Coral Harbour (Nunavut), un petit village de 850 personnes dans la toundra arctique. « Notre garage vieillit, certaines de nos motoneiges ne fonctionnent plus, il faut remplacer une fournaise et nous avons constamment des problèmes avec l’eau ou les égouts. Ces problèmes accaparent une grande partie de mon temps de travail. »
Il est difficile de faire venir du personnel administratif, des sténographes, des concierges et des gardes de cellule; les agents doivent souvent occuper ces fonctions eux-mêmes.
Il est aussi difficile de pourvoir les postes isolés en personnel, affirme le surint. pr. Marty Cheliak, commandant de la GRC au Nunavut. « Les ressources humaines représentent mon plus grand défi. Il y a 25 détachements, tous accessibles par avion, pas de route et un seul avion de la GRC basé à Iqaluit. Il y a actuellement plus de 35 vacances (sur 138 emplois) et chaque mois entre 14 et 18 membres de l’extérieur viennent en relève.»
« Même les postes isolés du Sud éprouvent les mêmes problèmes de dotation, déclare le cap. Dion House, chef du Détachement de Manning (Alberta) qui compte trois personnes et qui est situé à cinq heures et demie de route au nord d’Edmonton. « Il y a maintenant tellement de vacances dans les détachements urbains de la GRC que les agents ne sont guère incités à se porter volontaires pour travailler dans des postes isolés », affirme-t-il.
« Sur le plan carrière, avec l’expérience adéquate, vous pouvez obtenir la promotion voulue n’importe où au Canada, souligne House. Les gens ne veulent pas venir à Manning et dépenser 700 $ par mois pour louer un logement de l’État. Il s’agit presque d’un versement hypothécaire.»
Il est également difficile de retenir les officiers supérieurs dans des endroits éloignés, poursuit House. Il a travaillé dans le nord de l’Alberta pendant 12 ans, mais il déclare que Manning sera sa dernière affectation à un poste isolé parce que ses enfants vieillissent. « Je vais passer une année ici et après je retournerai dans une ville-centre afin de permettre à mes enfants de participer à des programmes extérieurs et d’aller au collège et à l’université. »
Des recrues potentielles peuvent aussi être rebutées par certaines idées fausses selon lesquelles les postes isolés sont plus violents qu’ailleurs, déclare le gend. Kyle Ushock. Avant d’être affecté à Bella Bella, on a averti Ushock d’être prêt à intervenir dans une bagarre tous les soirs. « Ce n’était pas du tout comme ça. La collectivité est formidable et elle nous appuie grandement. »
Qu’est-ce qui incite donc les agents de la GRC à vouloir travailler dans des postes isolés? Le désir de liberté, d’indépendance et d’aventure est grand pour beaucoup d’agents, mais il y a plus.
« Les membres de ces détachements répondent à tous les appels, des chiens qui jappent aux homicides, déclare House en Alberta. Ils en retirent une grande expérience et leurs connaissances et leur niveau de confiance sont plus grands que ceux des agents qui demeurent dans les villes. Les commandants manquent de membres dans le Nord, mais ils ont de la difficulté à nous faire revenir lorsque notre période est échue. »
Au-delà de la variété de fonctions policières, les agents affectés à des postes isolés peuvent

Des rencontres bimensuelles avec des aînés innu locaux
aident les membres du détachement à s’intégrer à la culture
unique de leur collectivité, affirme le serg. Ren
Osmond (centre) de Natuashish (Labrador).
Le gend.
Stephen Soper (gauche) coordonne
le programme.
acquérir des compétences spécialisées dans les domaines de la navigation maritime, de la survie en forêt ou de la gestion de la faune.
Les agents conviennent qu’une petite collectivité est un bon endroit pour élever une famille. Comme les trajets quotidiens prennent rarement plus de deux minutes, il reste beaucoup de temps à passer avec les enfants. Il est même possible de combiner le temps en famille avec le travail, selon Haubrick, qui effectue parfois des promenades proactives dans la collectivité de Coral Harbour en tirant ses enfants dans un traîneau.
Pour certains agents, un séjour dans un poste isolé peut être judicieux sur le plan financier. Ils vivent loin des tentations commerciales de la ville, dans un logement subventionné par l’État, et ils reçoivent une indemnité normalisée de poste éloigné en raison du coût de la vie plus élevé.
« C’est un bon moyen d’épargner, affirme le gend. Jeff Henderson de Baker Lake (Nunavut). Ma femme et moi avons remboursé un prêt étudiant et le coût de notre mariage en une année. »
Pour beaucoup d’agents, les relations personnelles qu’ils développent dans les collectivités isolées sont leur plus grande récompense. Les policiers et les résidents s’appellent souvent par leur prénom et les agents participent régulièrement aux événements locaux comme les tournois de pêche, les compétitions sportives et les défilés communautaires. Les agents sont souvent les premières personnes à qui les résidents demandent de l’aide, que ce soit pour un transport à l’hôpital ou pour pelleter la neige après une tempête.
Nous n’enquêtons pas seulement sur des crimes, nous faisons réellement partie de la collectivité.
le cap. Ben Sewell
« Nous n’enquêtons pas seulement sur des crimes, nous faisons réellement partie de la collectivité, déclare le cap. Ben Sewell de Beaver Creek (Yukon). Nous sentons que nous apportons une contribution à ces collectivités parce qu’elles sont petites. »
Les partenariats communautaires positifs sont essentiels à la réussite des services de police dans les postes isolés. Sans ces relations, le simple fait d’entrer dans une école pour parler des drogues pourrait être impossible.
Les agents affectés à des postes isolés connaissent très bien le dicton « On récolte ce que l’on sème ». À Bella Bella, les agents participent à un camp annuel, dirigé par une société à but non lucratif, qui est axé sur la justice réparatrice pour les jeunes à risque élevé. À Natuashish (Labrador), le détachement, qui a élaboré un programme d’orientation culturelle liant les nouveaux agents aux aînés innus, ajoute les commentaires de la collectivité à son plan annuel de rendement. À Cape Dorset (Nunavut), le détachement offre de l’information et du soutien au comité de sensibilisation à l’alcoolisme qui supervise les réserves d’alcool du hameau.
« Nous sommes un petit rouage dans une grande machine », déclare le serg. Ren Osmond de Natuashish. Ce sont les initiatives entre la police et la collectivité qui ont le plus d’incidence. » Le système n’est cependant pas parfait. Les agents affectés à une collectivité pendant deux ou trois ans ne peuvent pas assurer la continuité des programmes policiers, affirme Mavis Windsor, directrice du développement social à Bella Bella. La situation est encore plus difficile lorsque plusieurs agents partent en même temps.
Les agents prêts à s’immerger dans la collectivité peuvent cependant contribuer grandement à changer les choses, affirme Windsor. Une idée que partage Henderson au Nunavut.
« Sentez-vous chez vous dans la collectivité, déclare-t-il. C’est à vous de jouer. »