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Gazette - La répression des drogues illicites dans les régions éloignées de l'Australie

DOSSIER - POLICIERS EN RÉGION ÉLOIGNÉE OU NORDIQUE

par Judy Putt, Ph. D. Australian Institute of Criminology

La police de Laverton
La police de Laverton dans un secteur près des communautés des Ngaanyatjarra dans le désert occidental de l'Australie.

En Australie, on en sait beaucoup sur la distribution et la consommation de drogues illicites dans les villes, mais très peu sur l’étendue du problème dans les régions rurales et éloignées.

Or, la recherche effectuée dans le nord du pays depuis 10 ans révèle une hausse de l’usage du cannabis : jusqu’à deux tiers des hommes et un cinquième des femmes en région éloignée en consomment régulièrement. Le problème toucherait même des jeunes d’à peine 10 ou 11 ans.

Inquiet des signes accrus d’usage du cannabis dans les communautés aborigènes éloignées – et des répercussions de cette consommation sur les groupes en cause –, le National Drug Law Enforcement Research Fund (NDLERF) a commandé une étude sur l’incidence de l’usage de drogues illicites sur les services de police dans les secteurs touchés.

Le rapport final se fonde sur des études sur le terrain, des consultations, des analyses documentaires et législatives et un sondage auprès de 792 agents des quatre services de police australiens. Il fait ressortir certaines des difficultés et des possibilités pour les policiers appelés à réprimer l’usage de drogues illicites dans les régions rurales et éloignées du pays.

Le contexte

Bien des régions éloignées de l’Australie ont constaté une hausse marquée du commerce de cannabis, au point où des livraisons se font régulièrement et la consommation atteint un niveau élevé.

En 2007, le National Drug Strategy Household Survey, un sondage mené aux trois ans, a révélé que le cannabis est la drogue illicite la plus courante en Australie, bien que son usage ait diminué depuis quelques années. La proportion de la population qui déclare avoir pris du cannabis pendant la dernière année avoisine les 10%, mais le taux de consommation de drogues illicites est beaucoup plus élevé chez les délinquants. En moyenne, si l’on prend un échantillon des personnes arrêtées et détenues par la police dans les villes, les tests de dépistage révèlent que près de la moitié a consommé du cannabis, 25 %, de la méthamphétamine, et 10 %, de l’héroïne.

En général, l’alcool et les substances volatiles tels les inhalants préoccupent le plus la police dans les régions rurales et éloignées : l’alcool, en raison de son lien avec la violence, et les substances volatiles, en raison du tort qu’elles causent aux consommateurs abusifs et à leurs victimes. Outre l’abus d’alcool et d’autres substances, bien des régions éloignées de l’Australie ont constaté une hausse marquée du commerce de cannabis, au point où des livraisons se font régulièrement et la consommation atteint un niveau élevé.

Bien des régions éloignées et isolées du pays sont habitées surtout par des aborigènes. Bon nombre de ces communautés ont une population jeune, et leurs activités économiques viables se limitent principalement au tourisme, à l’art et à l’intendance des parcs nationaux.

Selon le sondage du NDLERF, les agents des régions rurales et éloignées croient que les problèmes les plus graves chez les aborigènes sont l’alcool (80 %), le cannabis (44 %), les inhalants (33 %), l’essence (18 %) et les amphétamines (11 %). Près de la moitié des sondés estiment aussi que l’usage d’amphétamines chez les aborigènes a augmenté depuis trois ans. Les réseaux de trafic du cannabis, qui font souvent appel à des aborigènes qui habitent ou non la communauté, peuvent aussi favoriser l’expansion rapide de la consommation d’amphétamines.

Les répercussions

La consommation répandue et abusive du cannabis peut profondément marquer les communautés isolées. Certains des usagers les plus pauvres et les plus jeunes du nord de l’Australie y consacrent entre un et deux tiers de leur revenu hebdomadaire. Parmi les coûts sociaux et économiques, on note une participation réduite à la vie communautaire, une exacerbation de la violence familiale, des problèmes de santé mentale, des conflits et des désordres – surtout quand des membres influents de la communauté prennent ou vendent eux-mêmes des drogues illicites.

Rarement adaptés aux régions rurales et éloignées, les moyens de répression traditionnels conviennent encore moins aux communautés autochtones, où les agents sont très visibles et où la méfiance peut régner en raison de mauvais contacts entre les aborigènes et la police. Dans ces milieux, la police ne peut pas infiltrer les réseaux de drogue, recruter des informateurs ou faire de la surveillance. L’absence de services antidrogue spécialisés vient aussi limiter les moyens de composer avec les personnes intoxiquées ou ayant possession de petites quantités de drogue.

En région rurale ou éloignée, le maintien de l’ordre se fait bien différemment qu’en ville. Dans les petits villages, il y a peu ou pas de renforts. Parcourir de longues distances pour effectuer des patrouilles ou répondre à des appels n’a rien d’anormal, et l’isolement entraîne des problèmes logistiques, dont le coût élevé du transport et de l’équipement. Les policiers font partie intégrante de la collectivité locale, et les problèmes signalés consistent en bonne partie en des délits violents et en des crimes simples contre les biens. Tous ces facteurs influent sur lacapacité des policiers à réprimer les infractions liées aux drogues dans les régions éloignées.

Les solutions

Selon les policiers des régions rurales et éloignées sondés par le NDLERF, les services d’urgence dotés de ressources suffisantes, comme les centres de dégrisement et les services médicaux 24 h, sont le moyen le plus efficace d’aider les personnes intoxiquées. Dans certains cas, la police a de bons rapports avec des services communautaires tels que les patrouilles de nuit et les services de santé. Dans l’ensemble, cependant, il existe très peu de programmes officiels ou convenables de déjudiciarisation en matière de drogue et peu de solutions autres que de mettre sous garde policière les personnes aux facultés affaiblies par la drogue pour leur propre sécurité.

En région rurale ou éloignée, la police peut contribuer grandement à réduire les méfaits des drogues et la demande à leur égard, voire en couper l’approvisionnement. Il s’agit de miser sur la police communautaire et d’élaborer des stratégies de répression plus efficaces ou novatrices. Les policiers sont souvent les principaux organisateurs d’activités de prévention criminelle comme les activités sportives ou destinées aux jeunes, et les premiers ou les seuls intervenants que l’on appelle lorsqu’il faut composer avec des personnes intoxiquées ou des problèmes connexes.

Pour offrir des services de police communautaire efficaces aux collectivités aborigènes, il faut apprendre à connaître les pratiques socioculturelles, les croyances, les réseaux familiaux et les réalités politiques de l’endroit. À cette fin, il est essentiel de connaître la culture et d’établir des relations de collaboration avec les intervenants locaux. Les agents de liaison aborigènes peuvent offrir une aide inestimable à cet égard. Il y en a dans la plupart des États et des territoires de l’Australie; 70 % des agents sondés ont affirmé en avoir au moins un dans leur secteur.

Le soutien organisationnel est vital, mais présente d’importants défis :

  • obtenir et récompenser les compétences requises pour travailler dans des milieux peu peuplés, où les besoins sont grands;
  • accroître les affectations aux régions éloignées et offrir une formation et une orientation adéquates aux policiers et à leurs familles;
  • recruter des employés aborigènes, les soutenir et assurer leur perfectionnement;
  • utiliser les systèmes d’information de la police pour élargir la base de connaissances equises afin de lancer des initiatives de ciblage et de surveillance efficaces;
  • établir des partenariats avec des organismes gouvernementaux et non gouvernementaux et des communautés.

En Australie, la police a conçu des initiatives et des stratégies prometteuses qui devraient aider à juguler l’usage de drogues illicites dans les communautés aborigènes éloignées, par exemple :

  • des installations policières polyvalentes qui offrent des services aux communautés éloignées, exigent des modalités de sélection et de formation particulières et hébergent le personnel de l’extérieur dans un environnement empreint de collaboration (Western Australia Police);
  • une approche intégrée des consultations communautaires qui fait participer les collectivités autochtones à la résolution de problèmes et fait travailler des aborigènes à différents niveaux de l’organisation (Queensland Police);
  • une stratégie antidrogue visant les communautés éloignées, qui prévoit des réformes législatives, une meilleure communication de l’information et le recours à des chiens détecteurs de drogue dans les principaux corridors de transport (Northern Territory Police);
  • des équipes d’action antidrogue aborigènes ou des comités locaux réunissant des membres de différents organismes pour réduire les méfaits des drogues licites et illicites (South Australia Police);
  • une équipe de renseignement transfrontalière qui coordonne les renseignements sur les drogues dans plusieurs communautés désertiques et les trois territoires du centre de l’Australie (South Australia Police, Northern Territory Police, Western Australia Police).

Il faut continuer de s’attaquer aux problèmes locaux et régionaux en établissant et en appliquant des plans de police communautaire. Ces plans doivent se fonder sur des pratiques efficaces et sur une connaissance des conditions culturelles et des capacités locales, et prévoir des cibles et des mesures précises pour lutter contre l’offre et la consommation de drogues illicites.

Pour consulter le rapport intégral du NDLERF (monographie 15), consultez le www.ndlerf.gov.au

La Dre Putt est la gestionnaire générale de la recherche à l’AIC, où elle travaille depuis 2004. Elle possède une vaste expérience de la recherche, des politiques et de la pratique dans les domaines de la politique antidrogue, des questions de justice criminelle liées aux aborigènes et de la justice applicable aux jeunes.