
John Kroger, ancien procureur fédéral américain, sait gérer les affaires d’envergure et complexes. Entre 1997 et 2003, il a gagné des poursuites contre des chefs de la mafia, des caïds de la drogue et des dirigeants véreux de l’entreprise Enron, expérience qu’il décrit dans son récent livre, Convictions (Farrar, Straus and Giroux, 2008). Procureur général de l’Oregon nouvellement assermenté, M. Kroger a discuté avec Caroline Ross, rédactrice pour la Gazette, pour lui parler de son expérience à titre de procureur fédéral dans l’est de l’État de New York.
L’affaire qui m’a donné le plus de satisfaction est sans doute la poursuite d’un chef de la mafia nommé Gregory Scarpa fils. On soupçonnait Scarpa d’avoir été impliqué dans plus d’une dizaine d’homicides, et nous l’avons mis en examen pour six d’entre eux. Au terme de l’enquête, qui a duré plus de dix ans, j’ai été nommé procureur pour le procès, qui a duré six semaines. Très complexe, le procès portait surtout sur les témoignages d’anciens membres de la mafia. Nous avons gagné la cause et Scarpa sera incarcéré dans une prison fédérale, probablement pour le reste de sa vie.
Tout accusé coopère s’il juge qu’il est dans son intérêt de le faire. Les procureurs détiennent parfois une arme très puissante : certains criminels risquent d’être emprisonnés à perpétuité pour meurtre s’ils ne coopèrent pas. Or, ils pourraient se faire tuer s’ils trahissent la mafia. Il faut beaucoup de temps pour les convaincre d’adhérer au programme de protection des témoins et de changer d’identité, pour les convaincre de changer de camp. Il ne faut toutefois pas oublier qu’ils sont des criminels professionnels. Il est généralement facile d’obtenir leurs aveux puisque bon nombre d’entre eux se doutaient qu’ils se trouveraient dans cette situation tôt ou tard.
"Les accusés ne se considèrent jamais comme des criminels. Il est très difficile de les amener à plaider coupable et à coopérer pendant l'enquête du gouvernement."
La situation n’est pas du tout la même. Les accusés ne se considèrent jamais comme des criminels. Il est très difficile de les amener à plaider coupable et à coopérer pendant l’enquête du gouvernement. Bon nombre d’entre eux sont bien nantis et peuvent donc engager des avocats très talentueux. Il s’agit là du principal facteur qui rend l’inculpation des prévenus en col blanc plus difficile (par rapport aux affaires de crimes violents ou liées à la drogue).
Dans une affaire impliquant la mafia, les preuves documentaires sont peu nombreuses et il arrive même parfois qu’il n’existe aucune preuve matérielle ou pièce à conviction. La mafia (comme d’autres groupes professionnels du crime organisé) est experte dans la destruction de preuves. Le défi est de trouver des preuves, de convaincre les témoins qui résistent de coopérer et d’infiltrer les organisations criminelles. Les affaires de crimes en col blanc diffèrent totalement en ce sens que les preuves potentielles sont généralement très nombreuses au début de l’enquête. Par exemple, nous disposions d’environ 10 millions de documents dans l’affaire Enron. Ce qui est difficile dans ces affaires, ce n’est pas de recueillir de l’information, mais plutôt de gérer toute l’information dont nous disposons.
Nous avons formé une équipe formidable composée d’experts en finances, qui ont examiné tous les documents. Nous avons numérisé ceux-ci pour créer des bases de données qui nous permettraient d’étudier les preuves de façon plus rapide et stratégique. Ensuite, nous avons établi un ordre de priorité. L’enquête sur Enron se distinguait notamment par le fait qu’elle a été lancée après neuf mois d’excellent travail accompli par des journalistes enquêteurs et des comités du Congrès, ce qui nous a en quelque sorte fourni des pistes. L’affaire Enron est donc unique.
* Aux États-Unis, les procureurs fédéraux ne font pas que poursuivre des criminels en justice, ils jouent également un rôle direct dans les enquêtes criminelles. En vertu d’une loi américaine, les organismes d’enquête fédéraux, comme le FBI, doivent obtenir une autorisation des procureurs fédéraux pour l’écoute électronique, les mandats de perquisition ou d’arrestation, les ordonnances d’immunité et la plupart des assignations à témoigner.