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Gazette - Haine mortelle

DOSSIER

Des efforts concertés ont permis la création d’un précédent dans une affaire de meurtre

Au départ, l’affaire Kenny Wilson en 1999 n’était qu’un autre cas de meurtre par balles d’un homme de race noire dans les rues de ampleur inattendue. Grâce aux efforts concertés de la police d’État, de la police fédérale et des procureurs fédéraux, ce meurtre est le premier crime à caractère raciste commis par un gang de rue ayant mené à des poursuites en vertu de lois fédérales américaines sur les crimes haineux. Bobbi Bernstein du département de la Justice des États-Unis raconte cette réussite.


Kenny Wilson
Photo: Bobbi Bernstein

Kenny Wilson a été abattu dans les rues de Los Angeles simplement parce qu’il était Noir.

Par Bobbi Bernstein
Chef adjoint, Section criminelle
Département de la Justice des États-Unis

« Qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on tue un nègre? »

Ces paroles, prononcées par un membre des Avenues, un gang de rue latino de Los Angeles connu pour ses crimes violents, ont mené, le 18 avril 1999, au meurtre gratuit de Kenny Wilson, un jeune homme de race noire tué par balles alors qu’il tentait de garer sa voiture dans une rue.

Pendant des mois, le crime est demeuré non résolu, jusqu’à ce que le Service de police de Los Angeles (LAPD) reçoive de l’information de « Listo » Velez*, un membre implacable des Avenues, qui, pour se venger de son gang, s’était rendu à la police.

Velez a raconté aux détectives que, le 18 avril, ses amis et lui se promenaient dans les rues à bord d’une fourgonnette volée, à la recherche de membres d’un gang rival sur lesquels ils pourraient tirer. Vers 3 h, n’ayant trouvé aucun « ennemi », le conducteur a lancé : « Qu’est-ce qu’on fait? Est-ce qu’on tue un nègre? »

C’est à ce moment que Velez et les autres ont aperçu un homme de race noire qui cherchait une place de stationnement. Les membres se seraient mis à crier de joie et à rire à la perspective de tirer sur un inconnu de race noire. Trois d’entre eux, dont « Clever » de Leon, se sont alors jetés hors de la fourgonnette et Velez est resté à l’intérieur pour faire le guet. Les trois se sont mis à tirer sur la voiture et l’une des balles a atteint le conducteur au cou, lui sectionnant la carotide. Lorsque Kenny Wilson s’est effondré sur le volant, les membres des Avenues ont pris la fuite à bord de la fourgonnette en riant et en se réjouissant de leur coup.

Le récit de Velez entre les mains, les détectives du LAPD sont allés interroger Clever de Leon qui, selon Velez, est celui qui avait tiré le coup de feu depuis l’arrière de la voiture de Kenny Wilson. De Leon a avoué sa culpabilité et corroboré presque tous les faits relatés par Velez.

Les détectives ont soumis l’affaire au procureur local de Los Angeles, qui a poursuivi de Leon relativement aux aveux qu’il a faits. Or, le procureur a refusé de poursuivre les autres membres du gang en vertu d’une loi de la Californie interdisant toute poursuite sur la foi de témoignages non corroborés de complices.

Reconnaissant la possibilité que le racisme ait pu mener les prévenus à commettre le meurtre, les détectives se sont adressés aux autorités fédérales.

"Pour se conformer à la loi, il fallait démontrer que Wilson avait été tué en raison de sa race et non parce qui’il passait près de membres d’un gang qui cherchaient à tirer sur quelqu’un."

La loi fédérale sur les crimes haineux

Des enquêteurs et des procureurs fédéraux ont analysé les faits en fonction de la loi fédérale sur les crimes haineux (article 245, titre 18 du Code des États-Unis), qui prévaut lorsque les procureurs peuvent prouver qu’un prévenu a commis un acte violent à l’encontre d’une personne en raison de sa race et du fait qu’elle exerce un droit protégé par les autorités fédérales, comme le droit à l’enseignement public, d’occuper un emploi ou d’utiliser une installation financée par l’État.

Dans l’affaire Wilson, ce dernier droit était celui qui donnait le plus matière à poursuite, puisque la victime avait été tuée au moment de garer sa voiture sur une voie publique. Toutefois, il fallait avoir la preuve que Kenny Wilson avait été tué non seulement pendant qu’il utilisait la rue, mais parce qu’il utilisait la rue. Il fallait aussi démontrer que Wilson avait été tué en raison de sa race et non parce qu’il passait près de membres d’un gang qui cherchaient à tirer sur quelqu’un.


La production des éléments de preuve

Plus les agents du FBI parlaient des circonstances du meurtre avec Velez, de Leon et d’autres membres du gang Avenues, plus ils en apprenaient sur ce qui s’était réellement passé.

D’une part, les Avenues, comme bon nombre de gangs de rue violents, sont territoriaux. Ils croient en effet que des quartiers, des parcs et des rues de Los Angeles leur appartiennent, y compris la rue sur laquelle Kenny Wilson a été tué.

D’autre part, les Avenues s’en prennent à deux groupes : ils veillent à ce que les membres de gangs rivaux, quelle que soit leur origine ethnique, ainsi que les gens de race noire, ennemis du gang, n’entrent pas sur leur territoire. Des témoins ont dit avoir vu des membres du gang harceler et attaquer des personnes de race noire, peu importe si elles étaient affiliées à un gang.

Ces renseignements ont complètement changé le cours de l’enquête. Après avoir retracé des personnes de race noire ayant vécu dans le quartier des Avenues, les agents du FBI ont appris que ces personnes étaient constamment harcelées et attaquées par des membres du gang, y compris ceux qui sont responsables de la mort de Kenny Wilson.

La théorie du crime haineux est donc devenue plus plausible, car les preuves démontraient que le meurtre avait été commis en raison de la race de M. Wilson et du fait qu’il se trouvait sur une voie publique située sur le territoire du gang. Plus important encore, les preuves laissaient croire que le crime était le résultat d’un complot.

L’accusation de complot visant à porter atteinte aux droits de la personne

La loi fédérale sur les complots visant à porter atteinte aux droits de la personne (article 241, titre 18 du Code des États-Unis) stipule que la poursuite doit permettre de prouver que les prévenus ont comploté en vue de violer un droit protégé par les autorités fédérales, comme le droit au logement et de ne pas subir d’actes violents d’intimidation fondés sur la race. Les enquêteurs ont concentré leur attention sur une période de six ans au cours de laquelle des Avenues ont eu recours à la force et aux menaces à l’encontre de personnes de race noire qui venaient de s’installer dans le quartier ou qui prévoyaient y déménager.

En se servant d’une accusation de complot, l’équipe des poursuites pouvait non seulement prouver le mobile du meurtre de Kenny Wilson, mais aussi celui d’autres actes d’intimidation ou de violence visant à porter atteinte aux droits au logement de personnes de race noire.

L’équipe des poursuites a interrogé Don Powers, un jeune homme qui faisait partie des Crips, un gang de Noirs de Los Angeles, avant de s’installer chez sa mère et ses soeurs, sur le territoire des Avenues. Ceux-ci ont tout de suite commencé à faire des menaces à Powers et à sa famille ainsi qu’à leur lancer des insultes racistes. Ils se sont ensuite mis à attaquer Powers et à lui tirer dessus. Une nuit, ils ont tracé à la craie des silhouettes de corps accompagnées du message « Dégagez, sales nègres – Les Avenues » dans l’entrée de la résidence des Powers.

Les procureurs fédéraux ont également rencontré David Wilson, qui n’avait pas d’antécédents criminels. M. Wilson a affirmé avoir été menacé par des membres des Avenues qui, un soir, ont passé par-dessus la clôture de sa cour arrière alors qu’il s’y trouvait. Après avoir pointé un fusil au visage de M. Wilson, les voyous lui ont lancé : « Nous sommes les Avenues! » Lorsque M. Wilson a pris la fuite vers sa demeure, ils lui ont crié : « Pourquoi tu cours, sale nègre? »

Les procureurs ont aussi interrogé Jimmie Isher, qui a raconté que ses frères, ses soeurs et lui ont été victimes de menaces et d’intimidation presque tout de suite après être déménagés sur le territoire des Avenues. Un jour, après un incident, M. Isher a appelé la police. Quand le policier de race noire s’est présenté, les membres du gang n’ont pas hésité à le traiter de « nègre ».

En outre, pendant l’enquête, les autorités fédérales ont appris qu’un autre homme de race noire avait été tué par les Avenues. Chris Bowser vivait dans le quartier, où il a fait l’objet de menaces, d’intimidation et d’agressions par des membres des Avenues durant des années. En décembre 2000, alors qu’il attendait l’autobus, deux membres du gang se sont approchés de lui en courant et lui ont tiré trois balles dans la tête avant de le laisser mourir dans la rue.

Selon l’un des membres du gang qui a coopéré avec les enquêteurs, les Avenues haïssaient particulièrement Chris Bowser et ne cessaient de l’agresser et de l’intimider : non seulement il habitait le territoire des Avenues, mais il avait le culot de « se promener dans les rues comme s’il en avait le droit ». Ce commentaire constituait une preuve tangible de complot criminel visant à porter atteinte au droit au logement.


La théorie du crime haineux est donc devenue plus plausible, car les preuves démontraient que le meurtre avait été commis en raison de la race de M. Wilson et du fait qu’il se trouvait sur une voie publique située sur le territoire du gang.


Le procès

Même si les accusés prétendaient que les actes violents ciblaient des personnes que les Avenues croyaient être des membres de gangs rivaux, leurs témoignages avaient peu de poids comparativement aux arguments incontestables des procureurs fédéraux.

En effet, ces derniers ont eu recours aux témoignages d’autres victimes de harcèlement fondé sur la race, dont celui de David Wilson, de Jimmie Isher et de la famille de Don Powers, qui n’étaient pas membres d’un gang de rue, ainsi qu’à celui de Powers, qui faisait partie d’un gang rival, mais qui se faisait attaquer parce qu’il était un « nègre » et non un Crip.

Les procureurs ont également tiré parti des meurtres de Kenny Wilson et de Chris Bowser, qui n’étaient pas membres d’un gang, mais qui se sont fait tuer en raison de leur couleur et parce qu’ils osaient se trouver dans un quartier du territoire des Avenues.

Enfin, les procureurs se sont servis du témoignage du policier qui est intervenu lors de l’incident signalé par Jimmie Isher.


Le dénouement

À l’issue du procès, le jury a déclaré les quatre membres des Avenues coupables de tous les chefs d’accusation qui pesaient contre eux et, surtout, il a reconnu que les meurtres de Wilson et de Bowser étaient le résultat d’un complot visant à empêcher les personnes de race noire d’habiter où bon leur semble. L’un des prévenus a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité sans libération conditionnelle, et les trois autres ont été condamnés à deux peines de prison à vie. Le cinquième accusé a quitté le pays et court toujours.

* Les noms des témoins sont fictifs.