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Gazette - La survie émotionnelle des policiers

REPORTAGE

Homme assis devant la télévision

Par Kevin M. Gilmartin, Ph.D.

Le métier de policier a toujours été considéré comme très stressant et exigeant physiquement. Après tout, on ne fait pas appel aux policiers quand les choses vont bien.

Dans une journée, un professionnel de l’application de la loi peut participer à des événements publics, mais il doit également gérer des situations de stress intense, comme fouiller des bâtiments, procéder à des arrestations risquées, détecter des bombes et faire des saisies de stupéfiants. C’est justement en raison de la nature souvent imprévisible du métier, jumelée au désir d’aider les citoyens, que bien des gens désirent être policiers.

L’accomplissement de fonctions tactiques lors d’opérations risquées requiert une grande expertise. La majorité des policiers possèdent les compétences nécessaires pour survivre à ces opérations. Or, contrairement à d’autres professionnels, ils doivent, tout au long de leur carrière, développer un éventail d’aptitudes, dont bon nombre ne servent pas qu’à la survie sur le terrain.

Pour intervenir dans des situations risquées, il faut avoir une grande vivacité et présence d’esprit, agir sans hésiter et donner un bon rendement sous la pression. Ces aptitudes se comparent à celles dont fait preuve un athlète professionnel pendant la compétition. Cependant, les personnes qui vivent constamment des situations exigeantes sacrifient souvent leur santé émotionnelle à long terme.

Bon nombre de policiers qui débordent d’enthousiasme au début de leur carrière finissent par éprouver des problèmes tant dans leur vie personnelle que dans leurs rapports à long terme avec leur employeur. Peut-on établir un parallèle entre le fait d’aimer, au début de sa carrière, les émotions intenses que procure le métier de policier et le fait d’éprouver des difficultés personnelles et professionnelles plus la carrière avance? La réponse est oui, et voici pourquoi.

Lorsqu’un policier se trouve dans une situation potentiellement extrême, la composante sympathique de son système nerveux autonome, la partie du cerveau qui permet de fonctionner sous des conditions de stress intense, se met en mode « alerte ». Cet état est plutôt agréable, et c’est dans ce mode que les policiers travaillent le plus efficacement, comme c’est le cas d’athlètes professionnels dont le rendement s’améliore quand ils risquent de perdre la partie.

Un policier qui excelle au travail néglige souvent ses loisirs : il n’est pas allé pêcher depuis trois ans, les deux pneus de son vélo de montagne sont crevés ou il ne s’est pas servi de son tapis roulant depuis trois mois.

L’inconvénient d’avoir la capacité de donner un bon rendement en période de stress intense est que chaque action donne lieu à une réaction égale et opposée. Le policier constamment appelé à prendre des décisions en une fraction de seconde n’a qu’une envie quand il retourne chez lui : faire le vide. Le système sympathique est sollicité lorsqu’on est en état d’alerte et le système parasympathique, associé au repos et à la conservation de l’énergie, prend la relève en période de détachement et de désengagement.

Bien que ces réactions physiques soient tout à fait normales, le problème réside dans le fait que les policiers interviennent toujours dans des situations potentiellement dangereuses. Tous les cas auxquels ils font face peuvent présenter des risques élevés et on ne sait qu’après-coup si les risques étaient réels ou non.

Pendant les heures de travail, un policier doit être en mesure de passer rapidement en mode sympathique, ce qui lui permet de prendre des décisions tactiques sans hésiter (tirer ou ne pas tirer, par exemple), et ce, en faisant preuve d’assurance et d’expertise. De même, quand il rentre chez lui, son système nerveux autonome passe du mode sympathique au mode parasympathique de façon plus marquée que chez d’autres personnes. Ainsi, le policier prend très rapidement des décisions sur le terrain, contrairement à la maison où, par exemple, il ne sait quoi répondre à la question « Qu’est-ce que tu aimerais pour souper, chéri? ».

Habituellement, c’est ce désengagement en dehors des heures de travail qui met en péril la vie personnelle et la satisfaction au travail à long terme de nombreux policiers dévoués. Et plus un policier améliore ses compétences sur le terrain, plus il est susceptible de perdre les aptitudes dont il a besoin pour fonctionner en dehors du travail vu l’augmentation de sa sédentarité et la diminution de son engagement.

Certains policiers interprètent ce désengagement comme un sentiment de fatigue et ils aggravent leur état en privilégiant la sédentarité, en regardant la télévision et en se détachant des autres lorsqu’ils ne sont pas au travail. Ils ne retrouvent leur entrain que lorsqu’ils se remettent au travail. Au fil des ans, ces policiers éprouveront des difficultés sur le plan personnel, car ils vivent leurs relations de manière détachée, dans l’apathie et l’indifférence. Bon nombre d’entre eux finissent par divorcer ou se séparer.

Malheureusement, un policier qui excelle au travail néglige souvent ses loisirs : il n’est pas allé pêcher depuis trois ans, les deux pneus de son vélo de montagne sont crevés ou il ne s’est pas servi de son tapis roulant depuis trois mois. Non seulement son mode de vie sédentaire nuit à sa forme physique, mais son efficacité professionnelle s’en verra réduite tôt ou tard.

Par ailleurs, il importe de noter que les aptitudes et les compétences d’un policier sont rattachées à un rôle qui, en fin de compte, est régi par son employeur. Les périodes de changement ou de transition peuvent avoir d’importantes répercussions émotionnelles sur le policier qui se définit par son métier. De même, plus le policier exerce des fonctions spécialisées, plus les répercussions seront grandes. Pensons aux nombreux agents qui sont rongés par l’amertume pendant des années après que la direction les a retirés sans leur consentement d’une équipe de lutte contre les stupéfiants, d’une section canine ou d’un groupe tactique d’intervention. S’il a été formé uniquement dans le domaine tactique et qu’il ne sait pas gérer les difficultés émotionnelles, un policier peut se sentir désillusionné pendant le reste de sa carrière.

Les policiers doivent être sensibles à l’importance de perfectionner leurs aptitudes en matière de survie émotionnelle pour maintenir un équilibre professionnel et personnel. Il ne suffit pas de consacrer moins d’énergie à leur travail, mais plutôt de prendre davantage part à des activités non professionnelles.

Les trois stratégies de survie émotionnelle suivantes peuvent influer positivement sur le bien-être personnel et professionnel des policiers :

Dressez un plan de gestion du temps.

N’attendez pas d’avoir envie de faire quelque chose pour agir. Lorsque vous retournez à la maison après avoir passé la journée en état d’alerte, il est normal que vous n’ayez pas le goût de participer à une activité. Les policiers n’arrivent pas toujours à faire preuve de spontanéité en dehors du travail. Cessez d’hésiter et passez à l’action. Vous vous sentirez mieux et aurez plus d’énergie.

Le désengagement et la sédentarité se répercutent non seulement sur la santé et le bien-être personnel, mais aussi sur les rapports avec le conjoint et les enfants.

Faites au moins 30 minutes consécutives d’exercices d’aérobie par jour.

Cette stratégie a deux objectifs : d’une part, elle brise le cycle de désengagement du système parasympathique de même que la routine et, d’autre part, elle procure des bienfaits nécessaires à long terme, c’est-à-dire un bien-être physique et une réduction du stress. De plus, votre relation conjugale se portera mieux si vous décidez d’aller marcher ou courir avec votre conjoint plutôt que de rester assis devant la télévision. Le désengagement et la sédentarité se répercutent non seulement sur la santé et le bien-être personnel, mais aussi sur les rapports avec le conjoint et les enfants.

Investissez dans les aptitudes non professionnelles sur lesquelles vous exercez un contrôle.

Vous serez ainsi plus apte à gérer les difficultés et les coups durs émotionnels que finissent toujours par vivre ceux qui s’investissent énormément dans un rôle qui relève d’un organisme. Certains policiers chevronnés se passionnent pour la pêche à la mouche, sont des parents dévoués, aiment faire de la moto ou sont entraîneurs pour une équipe de hockey. Vous avez le contrôle : consacrez du temps à vos loisirs, même quand vous n’avez qu’une envie, celle de rester devant la télévision.

Il ne s’agit pas de vous préoccuper moins de votre travail, mais d’accorder une plus grande place aux activités non professionnelles. Les policiers qui attachent autant d’importance à leur survie émotionnelle qu’à leur survie sur le terrain sont gagnants sur toute la ligne.

Expert-conseil en sciences du comportement, Kevin M. Gilmartin, Ph.D., a travaillé pendant 20 ans dans le monde policier et est l’auteur du livre intitulé Emotional Survival for Law Enforcement: A Guide for Officers and their Families (E-S Press, 2002)