Information identifiée comme étant archivée dans le Web à des fins de consultation, de recherche ou de tenue de documents. Elle n'a pas été modifiée ni mise à jour depuis la date de son archivage. Les pages Web qui sont archivées dans le Web ne sont pas assujetties aux normes applicables au Web du gouvernement du Canada. Conformément à la Politique de communication du gouvernement du Canada, vous pouvez la demander sous d'autres formes. Ses coordonnées figurent à la page « Contactez-nous »
Par le professeur Gabriel Weimann, Ph.D., Université de Haïfa, Israël
Internet est l’instrument de communication idéal pour les terroristes modernes : c’est un réseau décentralisé, qui ne peut être ni contrôlé, ni restreint, qui est accessible à tous et qui garantit un anonymat quasi parfait. Ces avantages n’ont pas échappé aux organisations terroristes.
De nos jours, tous les groupes terroristes, petits ou grands, possèdent un site Web qu’ils utilisent pour diffuser leur propagande, recueillir des fonds, blanchir de l’argent, recruter et entraîner des membres, communiquer, comploter, planifier et lancer des attaques.
Al-Qaida, par exemple, est derrière quelque 5600 sites, et 900 nouveaux apparaissent chaque année. Outre ces sites, les terroristes modernes utilisent aussi le courriel, les salons de bavardage, les groupes électroniques, les forums, les messageries virtuelles, YouTube et même Google Earth.
Le présent article s’appuie sur un projet de surveillance et d’analyse de la présence terroriste sur Internet mené depuis une décennie. Parmi les tendances récentes qui ressortent de notre analyse, on citera la « diffusion ciblée », qui consiste pour les terroristes adeptes d’Internet à cibler des groupes précis. Ainsi, plutôt que de « diffuser à la volée », c’est-à-dire d’adresser un seul message au plus vaste auditoire possible, ils préfèrent adapter celui-ci au public cible. Pour ce faire, ils empruntent au domaine commercial ses stratégies publicitaires et de marketing modernes, comme le montrent plusieurs exemples des sites terroristes figurant dans nos archives.
Internet est très populaire chez les enfants et les jeunes qui l’utilisent pour communiquer, apprendre et se distraire. Cela n’a pas échappé aux terroristes qui s’en servent de plus en plus pour rejoindre les enfants en qui ils voient la prochaine génération de recrues et de partisans.
Un des sites du Hamas, al-Fateh (le conquérant), qui sort une nouvelle édition tous les 15 jours, s’adresse spécifiquement aux enfants. En dehors de ses charmants éléments graphiques, dessins, chansons, récits et textes écrits par des enfants, ce site d’apparence anodine affiche un lien vers le site officiel du Hamas et des messages faisant l’apologie des attentats suicide.
Ce site a ainsi diffusé une photo de la tête décapitée de la jeune Zaynab Abu Salem, une kamikaze qui, le 22 septembre 2004, a activé sa ceinture d’explosifs à Jérusalem, tuant deux policiers et blessant 17 civils. Le texte qui accompagne cette horrible image vante son acte, affirmant que Zaynab Abu Salem est maintenant au paradis, devenue chahida (martyr) aux côtés de ses camarades masculins : [Traduction] « Sa tête a été séparée de son corps pur tandis que son foulard continuait de ceindre son visage. Ta place est au paradis, dans les hauts cieux, ô Zaynab, notre soeur qui s’est élevée au statut héroïque des hommes. »
Les terroristes connaissent aussi la fascination des enfants pour les jeux informatiques. C’est pourquoi plusieurs groupes tentent de les attirer en leur offrant des jeux électroniques gratuits qui ne sont en fait que des instruments de radicalisation et d’entraînement. L’un d’entre eux, intitulé « À la recherche de Bush » ou « La nuit de la capture de Bush » a été lancé en septembre 2006 par le Front islamique mondial de l’information (Global Islamic Media Front), un groupe de propagande du réseau al-Qaida. Armés de carabines, de fusils ou de lance-grenades, les joueurs effectuent diverses missions dans le but ultime de tuer le président Bush.
« Forces spéciales » est un autre de ces jeux électroniques, proposé cette fois par le Hezbollah, dans lequel les joueurs sont les guerriers d’une campagne terroriste en 3D contre Israël. En mode « entraînement », ce jeu violent offert en arabe, en anglais, en français et en persan, permet de s’exercer au tir contre l’ex-premier ministre Ariel Sharon et d’autres politiciens et haut gradés militaires israéliens. Ceux qui obtiennent un score élevé se méritent un certificat spécial signé par le leader du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah. En août 2007, le Hezbollah a lancé la version 2 du jeu, qui s’inspire de la guerre que se sont livrée le Hezbollah et Israël au Liban en 2006.
Internet sert aussi à recruter et à entraîner des enfants. Durant un raid mené dans la province irakienne de Diyala en février 2008, l’armée américaine a découvert une vidéo électronique montrant des enfants portant des masques de ski enlever un homme sur une bicyclette, assis en cercle autour d’armes à feu et chantant des chansons d’al-Qaida, ou déboulant dans une pièce en agitant des armes contre la tête d’adultes retenus en otage.
Jonathan Evans, chef du service de sécurité britannique MI5, a récemment déclaré qu’al-Qaida recrutait des jeunes musulmans d’à peine 15 ans pour lancer « une campagne de terreur ». Il a averti que les islamistes étaient en train de « radicaliser, d’endoctriner et de conditionner de jeunes gens vulnérables pour perpétrer des actes de terrorisme ». Internet est indubitablement devenu l’un des moyens les plus efficaces pour atteindre ces jeunes.
Les terroristes affinent leurs appels et leurs messages en fonction des groupes ciblés.
La 9e édition du cybermagazine d’al-Qaida Sawt al-Jihad (la voix du djihad) fut le premier d’une série de publications destinées aux femmes. Ce numéro de janvier 2004 contenait une section spéciale destinée à la gente féminine visant à recruter des femmes pour des attaques terroristes.
Dans un des articles, intitulé [Traduction] « Um Hamza : un exemple pour les guerrières saintes » on peut lire l’histoire de cette femme présentée en martyr, racontée par son mari : « Um Hamza se réjouissait chaque fois qu’elle entendait parler d’une opération exécutée par une martyr, que ce soit en Palestine ou en Tchétchénie. Elle pleurait parce qu’elle souhaitait qu’une opération semblable soit lancée contre des chrétiens dans la Péninsule arabique. »
Fin 2004, al-Qaida a lancé un cybermagazine féminin intitulé al-Khansa, du nom d’une poétesse musulmane du 7e siècle, connue pour ses éloges funèbres de musulmans morts en combattant les « infidèles ». Ce magazine enseigne aux femmes à éduquer leurs enfants pour qu’ils perpétuent le djihad, à prodiguer les premiers soins aux membres de leur famille blessés au combat et à s’entraîner physiquement au combat. Il semble avoir pour principale vocation d’enseigner aux musulmanes à soutenir leurs époux dans la guerre violente contre le monde non musulman. Dans l’un des premiers articles, on peut lire [Traduction] « Le sang de nos maris et les corps démembrés de nos enfants sont notre offrande ».
Le 6 mars 2008, al-Sahab, la société de production médiatique d’al-Qaida, a mis à jour le site islamiste al-Ikhlas en y versant un message sonore de Sheikh Mustafa Abu al-Yazid, commandant d’al-Qaida en Afghanistan, intitulé [Traduction] « Ils ont menti et l’heure est au combat »; al-Yazid y souligne l’importance du djihad et appelle les parents à « ne pas s’interposer entre leurs fils et le paradis [...] puisque notre religion vaut bien plus que nos vies [...] et que la volonté de sacrifier un de ses enfants à la gloire d’Allah est un signe clair de droiture. » Il appelle aussi les épouses à ne pas entraver la voie qui mènera leur mari au paradis, déclarant : « Une épouse vertueuse qui aime son mari lui souhaite d’entrer au paradis [...] et lui dit "prends mon or et mes biens et pars au djihad pour l’amour d’Allah [...], nous nous reverrons au paradis si Allah le veut". »
Une série de messages sur les musulmanes et leur rôle de soutien au djihad et à la guerre contre l’Occident ont également fait leur apparition sur des forums djihadistes. L’un d’eux, intitulé « Qu’est-ce que les moudjahidines (combattants musulmans) attendent des musulmanes? » est écrit par Abu Omar Abdul Bar, auteur musulman réputé. Abu Omar postule que la guerre menée par l’Occident contre l’islam ne se limite pas aux actions proprement militaires, mais cherche également à modifier la personnalité des musulmans et à imprimer des changements à l’organisation sociale et économique de leurs pays. Ainsi, il croit que l’ennemi tente d’isoler les musulmanes au sein de leur communauté et de les monter contre la société musulmane. Critiquant le désir du monde occidental de faire de la femme un « objet bon marché », le message propose aux femmes un rôle de moudjahidates, à grand renfort d’exemples puisés dans l’histoire musulmane. Abu Omar écrit que la femme musulmane doit appuyer les moudjahidines, élever ses fils dans l’esprit du djihad et leur inculquer le sens du combat dès leur plus tendre enfance.
Nombre de ces sites qui s’adressent aux femmes citent également des fatwas (édits ou décrets religieux basés sur une interprétation du droit musulman) sur le djihad et le statut de martyr, enjoignant les femmes à prendre une part active au djihad ou tout le moins à épauler ceux qui le mènent. Dans le forum en ligne al-Hesbah, une dénommée Umm Hamza al-Shahid a écrit un message intitulé [Traduction] « Assurez-vous un chandelier au pied du trône (au paradis) », dans lequel elle incite les musulmanes à commettre des attentats suicide. On peut notamment y lire : « Ma soeur, crains-tu l’horreur de la mort et l’agonie? [...] Ne souhaites-tu pas une fin pareille? Un passage facile de notre monde au paradis, sans douleur ni agonie [...] Puisque la mort est inéluctable, pourquoi ne pas quitter ce monde éphémère de la manière la plus digne, c’est-à-dire en martyr? »
Ce ne sont là que quelques-uns des messages diffusés sur la toile, mais la tendance est claire : les terroristes affinent leurs appels et leurs messages en fonction des groupes ciblés. Les dernières recherches en marketing suggèrent que la persuasion fine a plus de chance de fonctionner lorsque le médium, les stimuli, les sollicitations et les éléments graphiques sont adaptés au destinataire. Or, tout indique que les terroristes modernes ont appris à appliquer les principes de la diffusion ciblée à leurs campagnes électroniques.
Gabriel Weimann, Ph.D., est professeur de communication à l’université de Haïfa, en Israël et à la School of International Service, American University, à Washington, D.C. Cet ancien agrégé supérieur de recherches à l’United States Institute of Peace a longuement écrit sur le terrorisme moderne, les campagnes politiques et les médias de masse. Cet article est une synthèse des résultats de 10 ans de recherches qui se poursuivent sur l’utilisation d’Internet par les terroristes. Il a publié ses conclusions dans de nombreuses publications, dont son livre Terror on the Internet: The New Arena, the New Challenges (United States Institute of Peace, 2006).