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DOSSIER

Réponses du milieu rural aux activités des gangs

Par Caroline Ross

Des tatouages de scorpion comme celui-ci contribuent à identifier les membres du gang des Scorpion Brothers (SB) de La Loche. Le capitaine des SB qui arbore ce tatouage est un habitué des établissements correctionnels depuis sa jeunesse.
Barry Mayoros,
Centre correctionnel de Prince Albert
Des tatouages de scorpion comme celui-ci contribuent à identifier les membres du gang des Scorpion Brothers (SB) de La Loche. Le capitaine des SB qui arbore ce tatouage est un habitué des établissements correctionnels depuis sa jeunesse.

Les activités des gangs de rue au Canada ne sont plus seulement un phénomène urbain. Les gangs sortent des grandes villes et s’établissent dans des collectivités plus petites et éloignées.

Cette tendance est particulièrement marquée dans les provinces des Prairies (Alberta, Saskatchewan et Manitoba) où des gangs autochtones d’importance tirent profit de liens culturels dans les collectivités autochtones périphériques pour s’emparer de nouveaux territoires, ouvrir de nouveaux marchés, recruter de nouveaux membres et se soustraire à la répression policière des grandes villes.

Voici une vue d’ensemble de la situation dans trois collectivités des Prairies — ainsi qu’un aperçu de la façon dont la police rurale s’attaque au problème.

The Pas, Manitoba : la porte du Nord

The Pas se trouve à 620 kilomètres au nord-ouest de Winnipeg et compte 5 600 habitants. On y vient pour le festival des trappeurs en février ou pour contempler les aurores boréales toute l’année, mais les gangs de rue ont d’autres plans.

The Pas est devenue une plaque tournante provinciale pour les Indian Posse (IP), l’un des plus gros gangs de rue du Manitoba, affirme le cap. Lee Fortin de la Section des enquêtes générales de la GRC à The Pas. Le gang a établi un avant-poste de crack. Il achète du crack au prix de 500 $ l’once à Winnipeg pour le revendre à 1 500 $ l’once dans les environs de The Pas.

« À Winnipeg, les membres des gangs sont confrontés à des fusillades entre gangs et à une grande opposition » souligne Fortin. La vie est plus calme à The Pas; les IP possèdent pratiquement le marché local de la drogue et ils ont chassé les gangs rivaux. « Bon nombre de haut gradés des IP dans le Nord sont de la région de The Pas, donc en terrain familier. »

De nombreux délinquants du coin commettent des crimes ailleurs au Manitoba puis reviennent se tapir à The Pas, mentionne Fortin. Lorsque la GRC les chasse, certains gangsters trouvent refuge dans d’autres collectivités du Nord.

Ce comportement transitoire a incité les 19 détachements de la GRC du nord du Manitoba à former en 2006 le programme de renseignements du Nord. Les représentants des détachements se réunissent au moins deux fois par année pour échanger des renseignements sur les gangs locaux et les drogues, entre eux et avec des analystes des renseignements criminels provinciaux, des procureurs de la Couronne et le service intégré de renseignements sur les gangs situé à Winnipeg.

Le programme a aidé la police à établir des liens entre des membres de gangs du Nord et certaines activités dans trois ou quatre détachements, ainsi que des crimes commis dans le Sud, affirme Fortin, ce qui est particulièrement utile pour de petits détachements occupés du Nord.

« Malheureusement, nous n’avons pas toujours le temps de communiquer avec les détachements avoisinants pour savoir si quelqu’un connaît un individu. Nous établissons donc des liens lors des réunions et nous savons sur quoi nous concentrer. »

La Loche, Saskatchewan : le bout de la route menant à la prison

La Loche se trouve à 11 heures de route au nord-ouest de Regina, à la toute fin de l’autoroute 155. La plupart des 2 300 résidents sont membres de la bande autochtone des Dénés, une bande historiquement rivale de la majorité crie de la province. Lorsque cette rivalité a franchi les murs du système correctionnel provincial, le gang le plus puissant de La Loche est né.

Est-ce que des gangs s’implantent dans votre collectivité?

Voici quatre signes possibles :

  • un afflux soudain de non-résidents (les hôtels locaux plus occupés qu’en temps normal)
  • les trafiquants de drogue locaux sont moins actifs (un nouveau gang peut les avoir chassés)
  • une augmentation des crimes violents
  • des visages inconnus dans la ville (des types inquiétants qui peuvent être affiliés à un nouveau gang)

    Vidéo de formation de la GRC de l’Alberta : « Aboriginal gangs: from pow-wows to prison cells »

« La Loche est une collectivité institutionnalisée », affirme la cap. Carrie Boone de la GRC à La Loche. Les résidents font régulièrement des séjours dans l’établissement correctionnel de Prince Albert (500 kilomètres au sud) et de nombreuses familles ont deux ou trois générations des leurs en détention. « Aller en prison est presque un symbole de prestige ici. »

D’après Barry Mayoros, agent de renseignements de sécurité au Centre correctionnel de Prince Albert, les détenus de descendance Déné — la plupart provenant de la région de La Loche — ont formé les Scorpion Brothers (SB) en 2006 afin de se protéger contre les gangs cris qui dominaient l’établissement. Lorsque le personnel de correction a tenté d’étouffer le problème en plaçant les dirigeants du gang cri en isolement, les SB ont recruté davantage de membres. Ils forment maintenant le plus gros gang de l’établissement.

Les SB se sont établis de façon semblable à La Loche, affirme Boone. Les membres incarcérés retournent habituellement dans la collectivité après leur peine et ils se servent de leurs liens pour vendre de la drogue dans la région.

Les travaux de construction d’une route permanente entre La Loche et Fort McMurray, en Alberta, étant en cours, le commerce local de drogues pourrait bientôt devenir interprovincial. Mayoros observe davantage de signes liés aux gangs d’Alberta au Centre correctionnel de Prince Albert et il croit que certains proviennent de la région de La Loche.

La GRC de La Loche a une politique de tolérance zéro par rapport aux activités des gangs; elle applique strictement les conditions de mise en liberté provisoire ou complète et elle collabore étroitement avec l’avocat de la Couronne et les services de renseignements criminels provinciaux afin d’incarcérer les membres de gangs. La bataille est toutefois ardue dans une collectivité où le gang, la prison et la culture autochtone sont intimement liés.

« Le système pénitentiaire est une porte tournante », affirme Boone, ajoutant que deux têtes dirigeantes des SB ont récemment été libérées dans la collectivité sans aucune condition. « Il sera intéressant de voir dans combien de temps nous les reprendrons. »

Hobbema, Alberta : Des fusillades aux exercices militaires

Membres du corps des cadets de Hobbema pratiquant leurs exercices militaires.
Membres du corps des cadets de Hobbema pratiquant leurs exercices militaires.

Hobbema est un terrain fertile pour les activités des gangs. Située à 100 kilomètres au sud d’Edmonton, elle est suffisamment près de la grande ville pour que tous les principaux gangs veuillent une part du commerce local de drogues. Les quatre bandes autochtones de la collectivité ne s’entendent pas toujours bien et les jeunes — plus de 50 pour cent des résidents de Hobbema ont 18 ans et moins — ont soif de reconnaissance.

Le gend. Richard Huculiak de la GRC de Hobbema affirme que les gangs emploient des enfants de moins de 12 ans pour transporter la drogue et les armes à feu, faire de la surveillance et participer à des agressions et à des fusillades — en fait, ils exécutent le « sale boulot » du gang et protègent les membres plus âgés contre des accusations criminelles.

« Les enfants sont ravis d’avoir quelque chose à faire, déclare Huculiak. Ils voulaient de l’attention, et ils l’ont reçue. »

En novembre 2005, Huculiak et le serg. Mark Linnell ont proposé une autre option aux enfants : ils ont créé le corps des cadets de Hobbema. Aujourd’hui, 996 cadets — près du sixième de la population adolescente de Hobbema — se mettent en rangs deux fois par semaine pour perfectionner des exercices militaires qu’ils présentent à l’échelle du pays. Les rivalités entre bandes s’amenuisent et plus de

250 cadets se préparent maintenant à des carrières dans la GRC, les Forces canadiennes et les industries pétrolières et bancaires.

« Nous avons pris les enfants en main et leur avons offert une activité plus positive, plus structurée et plus éducative », souligne Huculiak, coordonnateur du programme des cadets. Il ajoute que pour la première fois en 20 ans, il n’y a eu en 2007 aucune augmentation de la criminalité et de la violence chez les jeunes à Hobbema.

Bien que le corps des cadets ne puisse pas s’attribuer tout le mérite des résultats positifs — la GRC de Hobbema a lancé un Groupe d’intervention communautaire (GIC) composé de 10 membres pour cibler les gangs et les drogues en 2006 — le programme a assurément fait une brèche dans le recrutement des gangs, déclare le cap. Keith Durance du GIC.

« Beaucoup d’enfants qui se tournent vers les gangs recherchent un sentiment d’appartenance, d’où la raison d’être du corps des cadets. Au lieu d’aller vers

un gang, ils appartiennent à un groupe différent et beaucoup plus positif. »