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Par Héctor Lombardo Morales Rodríguez
Procureur adjoint, Bureau du procureur
Guatemala
Au début des années 80, des guerres civiles exacerbées par des idéologies politiques antagonistes et par l’intervention étrangère sévissaient dans la plupart des pays de l’Amérique centrale. Les conflits ont entraîné des milliers de morts et la migration de nombreux Centraméricains vers l’Amérique du Nord, surtout aux États-Unis, où ils se sont occidentalisés. Les jeunes immigrants en particulier ont alors commencé à adopter la musique, la culture et les moeurs de leurs camarades nord-américains.

Le retour forcé d’un grand nombre de ces immigrants dans leur pays d’origine, plus conservateur et traditionnel, a entraîné la création de groupes de jeunes perçus comme des étrangers par les autres Centraméricains qui, pour la plupart, étaient préoccupés par les dures réalités sociopolitiques touchant leur quotidien.
Même si ces groupes étaient de mieux en mieux organisés et participaient déjà à des activités criminelles de faible envergure, comme les vols et les délits contre la propriété, ils n’étaient pas pris au sérieux par les autorités, qui voyaient le phénomène comme une mode inspirée des coutumes d’ailleurs ramenées par ceux qui avaient fui le pays. Les crimes violents, tels les homicides et les activités propres au crime organisé, n’étaient alors que sporadiques.
Aux États-Unis, en revanche, la formation de soi-disant gangs de rue composés de Centraméricains et de Mexicains était beaucoup plus avancée. Leur présence et leur notoriété dans le pays avaient atteint une ampleur telle que les autorités avaient commencé, en réaction aux pressions de la population et des médias, à cibler les groupes structurés de jeunes qui commettaient des crimes et usaient de violence pour défendre leur territoire contre des bandes rivales. Entre-temps, la culture des gangs a continué à prendre de l’expansion au sein de diverses communautés latino-américaines, principalement celles de Miami, de Chicago, de Los Angeles et de New York, majoritairement dans les États des côtes Est et Ouest.
Or, les autorités américaines ont mis du temps à réagir au problème. Lorsque le climat et les politiques anti-immigrants se sont traduits par des mesures de répression concertées à l’égard des gangs, la bande de la 18e rue (Mara 18) et le gang Mara Salvatrucha 13 (MS 13) étaient déjà solidement enracinés. Au début des années 90, au moment où les premiers Centraméricains, pour la plupart des Guatémaltèques, des Salvadoriens et des Honduriens, ont été déportés dans leur pays d’origine, bon nombre de membres de gangs et de jeunes à risque en faisaient partie.
Ces gens sont donc retournés vivre dans des quartiers défavorisés en marge de la société, où le manque de planification publique, les mesures de sécurité insuffisantes et les services de police médiocres ont permis aux bandes MS 13 et Mara 18 de recruter facilement et de constituer des groupes ayant un grand sentiment d’appartenance à leur barrio ou quartier. Ces groupes commettaient des crimes d’une violence extrême, y compris des homicides, des viols et de l’extorsion. Ils ont aussi commencé à conjuguer leurs activités à celles de groupes du crime organisé, les aidant à commettre des délits et ne reculant devant rien, quitte à se faire tuer.
Le problème s’est aggravé vers la fin des années 90 et au début du nouveau millénaire. Dans les quartiers marginaux situés en périphérie des villes, où les familles vivent pour la plupart dans la pauvreté, les maras ont pris le contrôle permanent de la majorité des activités commerciales, religieuses et sociales. Les travailleurs qui résistaient à l’autorité et à l’intimidation des gangs ou qui refusaient de se plier à leurs tentatives d’extorsion étaient souvent forcés d’abandonner leur foyer sous peine de se faire tuer. De fait, les vies humaines ayant tellement perdu de leur valeur, un simple citoyen incapable de payer l’équivalent de deux ou trois dollars par semaine exigés par les membres d’un gang ayant le contrôle de son quartier pouvait être sommairement exécuté. En outre, les jeunes de ces quartiers étaient arrachés à leur famille et forcés de se joindre à des clicas (les cellules locales des bandes) dès huit ou neuf ans.
Le phénomène des gangs est encore mal compris, certes, et les enquêtes sur ceux-ci et sur leurs membres représentent un défi de taille. Il est évident que les membres d’une cellule (ou clica) embrassent une même idéologie et qu’il se crée un lien de solidarité au sein du groupe; or, il est inconcevable qu’un membre de la MS 13 puisse avoir à son actif 30 homicides et 25 viols, sans compter les innombrables délits contre la propriété et crimes contre la liberté individuelle qu’il a commis, avant qu’il ne se fasse arrêter. Il n’est pas facile de mesurer l’ampleur des ravages émotionnels chez les familles dont l’un ou plusieurs des membres ont été tués par cet individu ou qui sont morts après qu’il les a forcés à se joindre à la clica.
Les services de police doivent admettre leur incapacité à comprendre le phénomène des gangs et à y remédier adéquatement. Par exemple, au Gua-temala, les autorités ne disposent ni d’une stratégie exhaustive, planifiée et préventive à cet égard, ni d’un groupe d’intervention ayant pour mandat de cerner le problème et de s’attaquer à ses fondements. Au lieu de cela, des mesures de répression sont prises de manière précipitée et désordonnée, ce qui entraîne souvent le recours à des moyens extrêmes, comme la torture, qui sont loin de résoudre les causes profondes du problème et réduisent encore plus le respect et la confiance de la population envers les autorités.
Le nombre peu élevé de poursuites dont font l’objet les membres de gang témoigne de l’inefficacité des stratégies en place. De plus, les banques de renseignements tactiques et stratégiques ne sont pas exploitées comme il se doit. Même si la lutte contre ces groupes présente d’importants obstacles, les bases de données existantes devraient être utilisées pour organiser la surveillance efficace des activités criminelles. Un certain nombre de faiblesses ont été cernées chez les gangs et devraient être exploitées pour éliminer les gangs dès leur formation.
Ce type de mesures concertées décourageraient les autorités à adopter des moyens punitifs comme la torture, qui ne font qu’exacerber le sentiment de colère et la violence et embellir l’image du gang aux yeux des nouvelles générations sur le point de se joindre aux maras.
Des études approfondies sont bel et bien menées pour élucider l’origine du problème des gangs en vue de trouver des solutions viables pour empêcher les bandes de recruter les jeunes à risque habitant des quartiers marginaux. Ces études visent une meilleure compréhension de la véritable ampleur et raison d’être de ces gangs, qui, même s’ils semblent récalcitrants, sont incompris de la société et des autorités chargées d’administrer la justice. Il faut dorénavant pousser la réflexion au-delà du simple dépouillement de crimes atroces perpétrés par les gangs, qui n’aide aucunement à résoudre le problème une fois pour toutes.