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By Christophe Soullez
Criminologist, Institut National des Hautes Études de Sécurité
France
En France, les bandes de rue existent depuis longtemps et ont très souvent défrayé la chronique : les blousons noirs, les bandes de zulus, les skinheads des groupuscules d’extrême droite, etc. En remontant encore plus loin dans l’histoire de notre pays, les bandes de détrousseurs qui écumaient les campagnes ou les brigands de la cour des miracles en plein coeur de Paris portaient déjà les germes d’une criminalité urbaine collective, souvent juvénile, et toujours crapuleuse.
Dans l’imaginaire collectif, les bandes de rue sont essentiellement composées de jeunes hommes désoeuvrés qui, de part leur inactivité et, parfois, leur comportement marginal, sont perçues comme menaçantes et susceptibles, à tout moment, de passer à l’acte criminel.
Mais, là où la bande devient socialement préoccupante, c’est lorsque l’activité de ses membres devient illégale et que la bande sert alors de paravent à des activités criminelles ou qu’elle abrite des comportements anti-institutionnels.
La France contemporaine a fait connaissance avec ce dernier type de bandes dans les années 80 au moment des premiers incendies de véhicules et affrontements avec les forces de l’ordre. Puis, depuis 27 ans, dans les quartiers dits « sensibles », elles se sont développés. Les quartiers sensibles sont déterminés par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradés, par un chômage élevé et par de plus grandes difficultés dans les conditions de vie au quotidien pour les habitants.
Aujourd’hui, la France doit faire face à des groupes de plus en plus organisés (même si cela reste une organisation sommaire, on constate, notamment lors des affrontements avec les forces de police, des tentatives de stratégie), dont les noyaux durs se caractérisent par un fort rejet anti-social et par des activités criminelles soutenues.
La France et le Canada connaissent des situations si ce n’est identiques tout au moins comparables. Les deux pays sont ainsi confrontés au développement des bandes, à une augmentation et une banalisation de la violence, et à une aggravation des faits commis par des mineurs. L’essor des bandes ou des gangs est une préoccupation croissante des autorités fédérales et provinciales canadiennes. En France, bien que la question des bandes soit un sujet occulté, on sait que les responsables policiers sont inquiets de la montée en puissance de nombreuses bandes territoriales qui se caractérisent notamment par un recours quasi exclusif et de plus en plus fréquent à la violence.
Les deux pays connaissent une criminalité de groupes fortement marquée par l’origine ethnique de certains membres et ce dans une logique communautaire.
Au Québec, et plus largement au Canada, les bandes de motards criminalisés (notamment les Hell’s Angels) regroupent des criminels appartenant à la population blanche alors que les gangs de rue sont principalement composés d’individus hispaniques (exportés des États-Unis voisins ou d’autres États d’Amérique Centrale), afro-américains, autochtones canadiens ou originaires de Jamaïque ou d’Haïti.
En France, si les membres appartenant à des bandes sont majoritairement à l’image de la composition sociologique des quartiers où ils habitent, on observe depuis quelques années le développement de bandes ethniquement homogènes et principalement composées de jeunes originaires d’Afrique subsaharienne. Une évolution due tout autant au désir de se regrouper entre personnes d’une même communauté qu’au fait que si certaines bandes rassemblent une majorité d’individus ayant la même origine c’est parce que ces personnes vivent elles-mêmes dans des quartiers homogènes. On ne pourra toutefois s’empêcher d’être préoccupé par cette évolution communautaire et par ces prémices d’une activité marquée tant par son caractère crapuleux que par un discours antioccidental la légitimant.
L’augmentation de la violence est également un des principaux éléments caractérisant l’évolution récente des bandes tant en France qu’au Canada. À l’occasion d’infractions crapuleuses ou de conflits entre bandes, ou plus singulièrement en France lors d’affrontements entre jeunes et fonctionnaires de police, l’usage de la violence par les criminels s’est fortement banalisé. Toute confrontation est susceptible de générer des actes violents en direction, soit des forces de sécurité, soit d’éventuelles autres cibles comme des concurrents, des habitants d’autres quartiers ou encore plus simplement de simples victimes de vols. Les récentes violences de Villiers-le-Bel (95) en novembre 2007, et l’usage d’armes à feu contre les forces de l’ordre, sont l’illustration de cette augmentation du niveau de violence.*
Par ailleurs, dans les deux pays, on constate des liens de plus en plus forts et étroits entre les bandes territoriales et les activités criminelles traditionnelles. En France, la présence croissante d’armes et de chiens d’attaque, la multiplication des règlements de comptes entre dealers deviennent les instruments d’une sanctuarisation du territoire au profit des trafiquants. La consolidation de certains trafics sur des territoires donnés engendre des violences spécifiques très difficiles à contrôler. L’enracinement dans un quartier de trafics ayant atteint un certain niveau de sophistication génère des violences, liées à l’exacerbation des tensions « commerciales » entre l’ensemble des acteurs du trafic ou à la nécessité pour ceux-ci de défendre leur territoire. Chaque bande contrôle ainsi son activité criminelle sur son territoire avec sa propre organisation et sans intermédiaire.
En France, les membres de ces bandes appartiennent à la deuxième génération d’immigrants, âgée aujourd’hui de 25 à 35 ans, et ont grandi, durant ces quinze dernières années, dans des quartiers de plus en plus criminogènes. Plus jeunes, ils ont participé aux violences urbaines des années 1990 puis se sont progressivement convertis à des activités criminelles plus structurées. Dans la majorité des cas, ces réseaux ne font pas encore appel à des marques d’appartenance ou à des rites initiatiques comme c’est le cas aux États-Unis ou au Canada.
Aujourd’hui, en France, comme au Canada, la majorité des bandes se caractérise par une organisation type « galaxie » avec des cercles concentriques. Au sein de chaque cercle, chaque acteur occupe une fonction bien déterminée. L’appartenance à tel ou tel cercle dépend soit de l’âge (les plus jeunes serviront de guetteur par exemple) soit du mérite (un excellent vendeur pourra intégrer un cercle plus proche du centre névralgique et ainsi se voir confier d’autres missions et voir sa rétribution croître).
Cette nouvelle forme de criminalité se distingue aussi des groupes criminels plus traditionnels par sa polyvalence. Les criminels issus des quartiers dits difficiles s’attaquent à toute forme de délinquance (vols de fret, transports de stupéfiants, enlèvements et rackets, etc.) ou, pour les stupéfiants, à tous les produits.
En France, aux côtés de ces bandes parfois instables, mais disposant pour la plupart d’un noyau dur actif en matière criminelle, on trouve de nombreux jeunes aspirés par le groupe et qui participent tout autant aux activités de la bande qu’à des actes de violences urbaines ou anti-institutionnelles. Toutefois, sur les territoires où l’économie souterraine est la plus enracinée, et le trafic ayant besoin de calme pour prospérer, les violences de type urbain sont souvent très rares et ne sont que des épiphénomènes vite contrôlés par les caïds du quartier.
Au-delà de ces constats communs, portant principalement sur le développement de groupes criminels organisés et le recours accru à la violence, quelques différences demeurent entre les deux pays.
Ainsi, le Canada compte plus de 300 gangs de rue dont l’activité est principalement orientée vers la recherche du profit. La France compte sûrement beaucoup plus que 300 bandes car, de fait, chaque quartier sensible compte au moins une bande qui entend contrôler son territoire (très limité, le cas échéant). Nos quartiers classés en zone urbaine sensible étant au nombre de 650, on pourrait facilement en déduire que la métropole compterait près de 600 à 700 bandes.
Mais, en revanche, la quasi majorité des bandes limitent leur influence criminelle au seul territoire de la cité et n’ont pas – encore – de volonté expansionniste et de stratégie de conquête. Contrairement à quelques gangs de rue canadiens ou américains (dits mégagangs) dont les membres essaiment sur l’ensemble du territoire avec pour objectif d’étendre leur trafic et de maîtriser un nombre de plus en plus important de quartiers, les bandes françaises se contentent, aujourd’hui, de gérer leurs activités criminelles localement.
La seconde différence importante porte sur les violences de type urbain. Les objectifs que poursuivent les gangs de rue canadiens sont simples : faire du « bizness » et gagner de l’argent à travers des activités illégales. Il n’existe pas, dans ce pays, de violences urbaines telles que celles que connaît la France depuis 25 ans, c'est-à-dire des violences perpétrées, sans véritable rationalité, et avec pour seul objectif le rejet des acteurs institutionnels et la recherche d’affrontements avec les forces de l’ordre.
Certains États peuvent, comme en France, connaître des explosions conjoncturelles de violence, avec affrontements entre jeunes et forces de l’ordre, suite notamment à un incident entre jeunes et services de police. Mais les violences urbaines quotidiennes, qui se caractérisent notamment par le harcèlement quotidien des acteurs étrangers au territoire, sont encore une spécificité française qui s’étend peu à peu à d’autres États européens.
Christophe Soullez est coauteur de Violences et insécurité urbaines et Les stratégies de la sécurité (PUF).
* Des émeutes ont éclaté à Villiers-le-Bel, dans la banlieue nord de Paris, après le décès de deux jeunes entrés en collision avec une voiture de police. Les émeutiers ont tiré sur les policiers et incendié des voitures et des bâtiments.