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Service de police d’Ottawa
Les membres des gangs de rue se déplacent d’une province à l’autre, à l’instar de ce membre des Westside Crip, qui a quitté l’Alberta pour s’installer à Ottawa.
Par Michael C. Chettleburgh
Notre compréhension des gangs de rue au Canada a beaucoup évoluée au cours des trois dernières années.
Ce sont peut-être les actes de violence inouïe commis dans plusieurs grandes villes en 2005 et surtout les meurtres aveugles de deux adolescents innocents — Jane Creba de Toronto et Phillipe Haiart de Winnipeg — qui ont forcé la population à affronter un problème que les forces de l’ordre connaissent depuis longtemps, mais pour lequel elles manquent de ressources.
Aujourd’hui, les grands services de police sont dotés de groupes musclés affectés aux gangs et aux armes à feu. Les médias couvrent plus que jamais les crimes et les procès liés aux gangs de rue, et les différents paliers de gouvernement financent largement les mesures antigang et la recherche sur les gangs. Des groupes communautaires tels que Community Solutions to Gang Violence à Edmonton ainsi que le comité sur les gangs de jeunes dirigé par Prévention du crime Ottawa ont étudié les conditions locales et décidé de combattre le problème. Nous connaissons mieux que jamais les gangs de rue et pourtant nous sommes en position de rattrapage face à un ennemi qui se transforme et qui prend de l’expansion - et qui continuera probablement de le faire dans un avenir rapproché.
S’il est impossible de garantir la précision de ce chiffre, dans son Rapport annuel sur le crime organisé au Canada de 2006, le Service canadien de renseignements criminels a néanmoins estimé que les gangs de rue y comptaient environ 11 000 membres âgés de moins de 30 ans. Cette estimation est peut-être conservatrice et elle devrait prendre de l’ampleur à mesure que les services de police renforceront leurs groupes spécialisés antigangs et récolteront des renseignements de meilleure qualité. En tenant compte des membres connus, des membres soupçonnés, des filles et des jeunes femmes associées aux gangs à titre de copines ou d’employées prostituées, des nombreux jeunes aspirants qui risquent de devenir des membres de plein droit ainsi que des affiliations sous-déclarées dans les collectivités autochtones du Nord, le nombre de membres de gangs de rue canadiens et de leurs soi-disant affiliés pourrait être beaucoup plus élevé.
Pourquoi autant de jeunes Canadiens se joignent-ils à de dangereux gangs de rue? Les réponses varient selon l’interlocuteur - certains avancent des explications simplistes qui incriminent la violence dans les médias ou la culture hip hop, d’autres ont des explications socio-économiques au raisonnement étoffé. Parlez à des membres de gangs effectifs ou rétablis et ils invoqueront une famille brisée, la pauvreté, la discrimination persistante, l’exemple de frères, de soeurs ou de parents, le sentiment de camaraderie ainsi que le manque de modèles positifs et de choses à faire. Ils parleront de l’attrait du commerce lucratif des drogues illicites et des dangereuses collectivités de logement social où ils doivent souvent choisir entre deux avenirs : devenir une victime de la violence commise par les gangs ou joindre les rangs d’un gang et agresser les autres. En clair, puisque deux membres d’un même gang ont chacun leur statut dans le gang et chacun leur propension à la violence, une solution uniformisée pour composer avec les gangs et leurs participants serait inefficace.
Nous avons fort à faire en répression des gangs. Il est périlleux de généraliser à propos des gangs de rue parce que d’un coin du pays à l’autre, ils sont très différents. Les gangs asiatiques impénétrables de Vancouver sont aussi différents des grands gangs autochtones de Winnipeg que des gangs de Noirs et des gangs multi-ethniques de Toronto et d’ailleurs. Il est cependant assez sûr d’affirmer que les gangs du Canada tout entier recrutent de façon de plus en plus dynamique. Ils attirent des enfants de moins de 12 ans, certains d’à peine huit ans et, les sachant à l’abri des accusations d’infraction criminelle, les font participer à des activités criminelles comme le trafic de drogues. Ils recrutent de jeunes femmes pour travailler, sous la contrainte ou en échange de drogues, dans le marché croissant de la prostitution juvénile.
Nous assistons par ailleurs à une hybridation accrue des gangs de rue caractérisée par une composition multi-ethnique, une utilisation réduite de signes communicatifs comme les couleurs et le code vestimentaire, le passage de la protection des secteurs géographiques à la protection des marchés économiques, une collaboration accrue avec des groupes traditionnels du crime organisé et une perméabilité nouvelle permettant à des gangs ou des membres de gangs de s’associer pour une courte période afin de commettre des crimes opportunistes avant de se séparer.
Au même moment, la violence et les rivalités s’accentuent pour une part du très lucratif marché des drogues illicites : cocaïne, héroïne et cannabis - mais aussi les drogues synthétiques produites par les gangs : ecstasy, GHB et méthamphétamine. Bien qu’en 2006, le taux de crimes violents commis à l’aide d’armes à feu soit demeuré stable pour la quatrième année consécutive — d’après une étude réalisée en 2006 par Statistique Canada sur les tendances de la violence impliquant des armes à feu — les données de la police indiquent que l’utilisation d’armes à feu lors de crimes violents commis par des jeunes âgés entre 12 et 17 ans a augmenté de 32 pour cent depuis 2002.
Les membres de gangs se « banlieusardisent » de plus en plus — ils délaissent les grandes villes pour les secteurs périphériques — et ils passent d’une province à l’autre. Ces déplacements s’expliquent autant par l’efficacité de la répression policière à grande échelle que par la recherche de marchés de drogues non exploités. Plusieurs services de police canadiens confirment l’arrivée dans leur territoire de compétence de gangs américains notoires comme les MS-13, les Latin Kings et les 18th Street. Cette nouvelle signifie une augmentation des armes à feu dans les rues, une plus grande propension des gangsters à les utiliser ainsi que des problèmes liés à l’intimidation des témoins et à la diffusion des campagnes « stop snitchin » qui compliquent l’engagement de poursuites.
Les gestes que nous poserons au Canada au cours de la prochaine décennie devront contribuer à freiner la croissance des gangs, dont la nature même favorise l’expansion. Afin de combattre les gangs de rue, les services de police ont besoin de ressources supplémentaires - personnel, technologies, fonds - afin de soutenir le recrutement d’informateurs, la formation sur les gangs, les enquêtes complexes et la création de groupes de travail multipartites (parce que les gangs ne respectent pas les limites des territoires de compétence).
La police doit rester dans la lutte contre le problème des gangs de rue. La GRC, les services de police municipaux et provinciaux et les autres organismes savent maintenant que la police ne peut pas régler le problème des gangs de rue à coup
d’arrestations, par la force ou à force de volonté. Elle a besoin de la collaboration de l’ensemble des citoyens et des secteurs de la société pour endiguer la croissance des gangs. Les collectivités qui se reconnaissent une part de responsabilité pour l’existence de gangs dans leur milieu y réagissent avec plus d’efficacité.
Le temps est venu dans chaque ville d’asseoir à la même table les policiers, les citoyens, les dirigeants politiques, les représentants d’organismes de services sociaux, les spécialistes et d’autres professionnels de première ligne afin de faire le point et d’élaborer une stratégie équilibrée axée sur la collaboration pour faire face au problème des gangs. L’exécution de la loi et la répression dirigées par la police doivent être axées sur les 20 pour cent de tous les membres de gangs qui sont responsables de 80 pour cent des drames et de la violence qui se déroulent dans nos rues.
Parallèlement, il faut consacrer plus de ressources au repérage et à l’intervention précoces auprès des jeunes moyennement ou très à risque afin de les éloigner des gangs de rue. Les contribuables doivent exiger un plus grand investissement gouvernemental dans les programmes de prévention éprouvés afin de transmettre aux jeunes de moins de 12 ans les expériences de vie et les connaissances dont ils ont besoin pour éviter l’attrait des gangs. Il est aussi nécessaire de faire des efforts supplémentaires pour aider les membres de gangs à s’en sortir parce que la rédemption est toujours possible pour bon nombre de ceux à qui on a inculqué qu’une fois membre d’un gang, il est impossible de le quitter.
Enfin, tous les citoyens ont un rôle à jouer afin d’assurer la santé et la sécurité de leur propre collectivité. Les partenaires d’application de la loi doivent encourager les citoyens à collaborer avec la police, à agir comme des modèles positifs pour les jeunes, à demander davantage de mesures contre les causes fondamentales de l’adhésion aux gangs et à rejeter l’économie sous-terraine, en particulier le commerce des drogues illicites, qui dicte la croissance des gangs et la violence dont nous sommes de plus en plus souvent témoins.
Michael C. Chettleburgh est président d’Astwood Strategy Corporation et l’auteur de Young Thugs: Inside the Dangerous World of Canadian Street Gangs (HarperCollins Canada, 2007), un ouvrage finaliste pour le Prix Donner 2007-2008 qui récompense les meilleurs auteurs d'ouvrages canadiens traitant des politiques publiques.