Vol. 77, Nº 3Reportages

Sur le chemin du mieux-être

La serg. Liane Vail (à gauche), conceptrice et directrice du projet pilote RVPM au Nouveau-Brunswick, en explique le continuum à couleurs. Crédit : GRC

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Un programme de la GRC favorise la santé mentale

Ils se réunissent pour parler d'un sujet que la plupart des gens préfèrent éviter.

Pour certains, c'est la première fois qu'ils en abordent les répercussions — sur eux, leur famille, leurs amis et leurs collègues, bref sur tous ceux qui les aiment — et qu'ils expriment leur douleur, leur culpabilité, voire leur colère d'avoir laissé les choses aller si loin. Pour d'autres, c'est la première fois qu'ils en mesurent tout le potentiel destructeur.

La Stratégie en matière de santé mentale de la GRC

Outre le programme En route vers la préparation mentale, la stratégie comprend :

Continuum de la santé mentale
Un tableau par code de couleur qui répertorie les signes et les comportements possibles associés à divers états de santé mentale.

Trousse Ma santé mentale
Comprend de l'information à l'intention des employés pour les aider à reconnaître les signes de maladie mentale et à déterminer lorsqu'il faut demander de l'aide, et les programmes et services disponibles pour traiter la maladie mentale.

Coordonnateur du soutien par les pairs
Informe les employés sur la vaste gamme de services qui leur sont offerts.

Trousse d'outils à l'intention des gestionnaires
Conçue pour aider les employés à donner un bon rendement au travail et à prendre soin d'eux-mêmes.

Il s'agit d'un atelier de quatre heures qui pourrait changer la vie des participants ou leur façon de voir certains membres de leur entourage.

Il y aura des prises de conscience et peut-être des larmes; de l'honnêteté, de la compassion et, du moins l'espèrent-ils, de la compréhension.

La séance a lieu dans une salle de classe, une salle de réunion ou un coin-repas dans un immeuble de la GRC quelque part au Nouveau-Brunswick. Une bonne vingtaine de personnes y participent afin de discuter d'un sujet qui met bien des gens mal à l'aise : la santé mentale.

La GRC au Nouveau-Brunswick a tenu des dizaines de séances de ce genre dans le cadre du projet pilote de deux ans intitulé « En route vers la préparation mentale » (RVPM), dont l'organisation a récemment appuyé sans réserve la mise en œuvre nationale cette année, à titre de formation obligatoire pour tous les employés.

« Le stress et les troubles mentaux d'origine professionnelle sont des réalités qui touchent à la fois les membres réguliers et le personnel civil, et que notre organisation prend très au sérieux », affirme le comm. adj. Gilles Moreau, champion national de la santé mentale à la GRC. « Les employés doivent savoir qu'ils ne seront pas mal vus s'ils reconnaissent être aux prises avec une situation au travail ou à la maison qui nuit à leur santé mentale. »

L'an dernier, la GRC a annoncé sa stratégie quinquennale en matière de santé mentale, qui prévoit des initiatives pour sensibiliser le personnel, éliminer les préjugés et simplifier les politiques afin de favoriser la reconnaissance des problèmes de santé mentale et le soutien des personnes qui éprouvent des difficultés liées au stress ou à un trouble psychologique.

Renforcer la résilience

L'initiative RVPM a pour but de sensibiliser les employés à la santé mentale et de les aider à maintenir leur résilience psychologique de façon saine et positive.

La GRC au Nouveau-Brunswick s'est alliée avec le ministère de la Défense nationale en 2012 afin d'élaborer un atelier fondé sur le programme RVPM de ce dernier.

« L'atelier favorise une bonne santé mentale à long terme chez tous les employés afin de mieux les préparer aux défis d'une carrière dans le domaine policier », explique la serg. Liane Vail, qui a conçu et dirigé le projet.

L'initiative RVPM s'appuie sur le continuum de la santé mentale, une échelle à couleurs qui illustre les comportements propres aux quatre états psychologiques :

  • Santé (vert) — changements d'humeur normaux, attitude positive, bon rendement, pratique d'activités physiques et sociales, etc.;
  • Réaction (jaune) — irritabilité, émotivité, insomnie, diminution des activités, consommation régulière mais contrôlée d'alcool ou de drogues, etc.;
  • Blessure (orange) — colère, désespoir, attitude négative, repli sur soi, consommation d'alcool ou de drogues difficile à contrôler, etc.;
  • Maladie (rouge) — dépression, pensées suicidaires, incapacité à exécuter des tâches ou à se concentrer, isolement à la maison, toxicomanie, etc.

Reconnaître les signes

On part du principe que si les employés se voient ou voient un collègue passer du vert à l'une des autres couleurs, il y a moyen d'intervenir pour favoriser un retour à la santé.

Chaque atelier est présenté par deux animateurs : un pair et un professionnel de la santé mentale, par exemple un psychologue, une infirmière spécialisée en psychologie ou un travailleur social.

Le serg. Scott Sawyer, pair animateur au quartier général de la GRC à Fredericton (N.-B.), souffre lui-même de stress post-traumatique chronique. C'est un fervent adepte du programme.

« J'ai été dans l'orange et le rouge pendant des années, dit-il. Si j'avais suivi la formation plus tôt, j'aurais peut-être reconnu les signes plus rapidement et évité un épuisement total. Je trouve donc cet atelier pas mal important pour tout le monde. »

Pour lui, le déclic s'est fait lorsqu'il a appris comment le cerveau réagit à un stress ponctuel ou soutenu, plus précisément quand il a compris le rôle que joue le noyau amygdalien, situé dans le lobe temporal, dans l'instinct de fuite ou d'immobilisation déclenché par les situations de traumatisme ou de grand stress.

« Quand on comprend, on peut gérer ses réactions au lieu de les subir. On sait alors comment le stress se manifeste, comment y faire face et comment organiser ses pensées. »

L'atelier RVPM a également amené le serg. Sawyer à changer ses façons de faire en tant que gestionnaire.

« J'aborde maintenant les problèmes de santé mentale d'une tout autre façon et je les décèle plus rapidement, ce qui accélère le rétablissement », précise-t-il.

Gérer le stress

L'atelier comporte quatre modules qui portent sur la santé mentale à la GRC, la réaction de stress, la résilience et les ressources offertes en milieu de travail. Les participants y apprennent :

  • que le stress est une réaction naturelle du corps et qu'il peut être positif;
  • que la réaction du corps aux situations de grand stress est un instinct qui vise à le protéger contre le danger et qui n'obéit à aucune pensée rationnelle;
  • qu'une trop longue exposition à un stress excessif peut être dommageable;
  • qu'il faut essayer de comprendre et de gérer le stress, plutôt que de le prévenir.

Les stratégies de gestion figurent au premier plan de la formation, note Julie Devlin, psychologue à la clinique pour traumatismes liés au stress opérationnel de Fredericton et animatrice de l'atelier RVPM.

Une étude qu'elle a réalisée avec l'Université Dalhousie et l'Université du Nouveau-Brunswick sur la prévalence de ces traumatismes et les facteurs de protection connexes appuie la méthode de renforcement de la résilience présentée lors de l'atelier RVPM.

« Je pense que cet atelier peut être très utile à bien des employés de la GRC, poursuit-elle. Il leur apprend comment maîtriser leurs réactions face à ce qui se passe autour d'eux. »

Apporter un soutien concret

C'est aussi une expérience très gratifiante pour Julie Devlin.

« L'atelier montre qu'on peut vivre un traumatisme et en guérir. C'est vraiment une expérience enrichissante, sur les plans tant professionnel que personnel, car je vois des personnes en difficulté apprendre comment s'en sortir et comment la GRC peut les aider. »

Claire Gibson, analyste civile à la GRC depuis 13 ans, est pair animateur. Pour elle, un des éléments clés de l'atelier tient à la légitimité qu'il reconnaît à tous les types de stress.

« Qu'il soit d'origine opérationnelle, professionnelle ou personnelle, on y accorde la même importance », constate-t-elle.

Elle a d'ailleurs observé un changement chez ses collègues depuis l'introduction du programme au Nouveau-Brunswick.

« Il montre que les problèmes de santé mentale n'ont rien d'anormal et s'attaque aux préjugés les concernant, souligne-t-elle. Le fait que les gens commencent à en parler est bon signe. »

Les moments qui la marquent le plus sont ceux où elle voit naître la compréhension.

« Les participants savent alors où ils se trouvent sur le continuum et où trouver de l'aide s'ils en ont besoin », résume-t-elle.

Jumeler des pairs animateurs à des professionnels

Le lancement du programme RVPM à l'échelle du pays s'accompagnera d'une série d'ateliers de formation à l'intention des employés et des professionnels de la santé mentale qui feront office d'animateurs. La présence des deux types d'animateurs est essentielle, estime Liane Vail.

« Le pair animateur apporte la crédibi-lité, et le professionnel de la santé mentale, le savoir médical. L'un peut décrire ce qui arrive et l'autre peut expliquer pourquoi. »

Selon Julie Devlin, qui observe de l'extérieur le travail qu'effectue la GRC au chapitre de la santé mentale, y compris dans le cadre du programme RVPM, le lancement de la stratégie organisationnelle en la matière a eu l'effet d'une vague de fond.

« La façon d'aborder les questions de santé mentale a complètement changé depuis un an et demi », note-t-elle, ajoutant que davantage de membres de la GRC, dont certains en service actif, fréquentent maintenant sa clinique, chose que bien des personnes qui souffrent hésitent à faire.

« Cette hausse ne signifie pas forcément que plus de personnes sont atteintes, nuance-t-elle. Peut-être qu'elles sont juste plus nombreuses à sentir que le tabou est brisé et qu'il n'y a aucune honte à avoir besoin d'aide. »

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